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REVUE

BRITANNIQUE.

IMPRIMÉ CHEZ PAUL RENOUARD,

RUE GARAIVCIÈRE, Ni 5,

REVUE

BRITANNIQUE

ou

CHOIX D'ARTICLES

TRADUITS DES MEILLEURS ECRITS PERIODIQUES

DE LA GRANDE-BRETAGNE,

PAR MM. L. GALIBERT , DIRECTEUR; EERTON , AVOCAT A LA COUR ROYALE ; THILARÈTE CHASLES; AJIÉdÉe TICHOT ; F. G ÉRUZEZ ; LARENAUDIÈRE ; I.ESOCRU ; CH. COQUEREI. ; J. COHEN ; GESEST , DOCTEUR EN MEDECINE , ETC.

TOME SIXIEME.

QU.VTRÎÈME SÉRIE.

PARIS.

AU BUREAU DE LA RETUE, RUE DES BONS-ENFAINS , 21.

CHEZ JDLES r.E\OUiP.D, LIBUAIRE, RUE DE TOUR.XON, i\. 6. CHEZ MAPAME VEUVE DONDEY-DCfUÉ , LIBUVITiE, HUE VIVIEX.NE, N. 2.

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University of Ottawa

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NOVEMBRE 185G.

REVUE

DE LA REFORME

DE LA CHAMBRE DES LORDS. ^

En 1719, quatrième année du règne de Georges P% époque , sous prétexte de consolider l'avenir de la révolution de 1688 , les partis avaient recours aux expédiens les moins par- lementaires pour satisfaire à leurs passions du moment , le duc de Somerset prononça dans la Chambre des Lords un discours qui fit sensation. Sa seigneurie représenta que le

(1) Note de l'éd. L'hostilité que la Chambre des Lords a soulevée contre elle; les attaques incessantes dont elle est devenue l'objet depuis quelques an- nées, tout nous porte à croire que, dans le cours de la session qui va s'ouvrir, des réformes notables seront proposées pour modifier l'antique constitution de ce corps politique. Le ton de l'article que nous reproduisons aujourd'hui, emprunté à la Revue d'Edimbourg-, suffirait au reste pour l'indiquer. Cette question est trop importante pour que nous négligions de la traiter avec tout le soin qu'elle mérite. Nous interrogerons tour-àtour les divers partis, et nous soumettrons à l'appréciation de nos lecteius les opinions les plus notables qui prévaudront. Comme prolégomène de ce grand travail, nous pensons qu'il ne sera pas sans intérêt de présenter ici une esquisse historique de l'origine et des différentes phases qu'a subies la constitution de la Chambre des Lords.

Long-temps avant la conquête des Normands, toutes les affaires impor» tantes de l'Angleterre se discutaient et se réglaient dans les grands conseils

Ç LE LA RÉF0R3IE

nombre des pairs s'étant considérablement accru depuis l'u- nion des deux royaumes d'Ecosse et d'Angleterre , il était absolument nécessaire d'aviser au moyeu de prévenir l'incon- vénient d'une augmentation nouvelle de la Chambre aristo- cratique : il cita l'abus qui avait été fait , sous le précédent règne , du privilège de la couronne exercé dans un intérêt

du royaume. Le nom habituellement donné à ces assemblées sous le gouver- nement des rois saxons, est celui de W'ittenagemote (conseil d'hommes sages). Une vieille chronique rapporte que le roi Alfred ordonna que ces conseils se rassemblassent deux fois l'an, et -plus souvent, s'il était nécessaire, « pour traiier du gouvernement, du peuple de Dieu , de la manière de le tenir « exeaipt de péché et de faire fleurir la tranquillité et la justice. » Après la conquête, le pouvoir législatif résida dans le roi et son grand conseil, qui, plus tard, reçut le nom de Parlement, A la tète de ce conseil, se trouvèrent d'abord les lords spirituels; savoir: 2 archevêques, 24 évoques, 26 abbés niilrés et 2 prieurs. Les abbés et les prieurs furent abolis sous le règne de Henri YIII. Tous les pairs ecclésiastiques tiennent ou sont supposés tenir, en fief, certaines anciennes baronics; car Guillaume-le-Conquérant jugea convenable de changer la tenure spirituelle de franc aumône, en vertu de laquelle les évèques possédaient leurs domaines, sous les rois saxons, en tenure féodale ou parbaronic, d'après l'usage normand. Par ces domaines se trouvèrent assujélis à toutes les charges et impositions civiles dont ils étaient auparavant exempts. Mais, quoique la loi les regarde comme un o/<//-e distinct des lords temporels, et que cetie distinction nominale soit maintenue dans la plupart des actes du Parlement, toutefois, dans l'usage, on confond ces deux ordres sous le nom générique de lords; ih volent ensemble, et les questions se décident d'après la majorité de leurs voix réunies.

Après les lords spirituels, viennent les barons, qui font aussi partie con- stitutive du grand conseil de la nation. C'étaient les vassaux immédiats de la couronne, en vertu des fiefs militaires. Ceux-ci étaient les membres les plus honorables de l'étal; ils avaient, d'un côté, le droit d'èlrc consultés dans toutes les délibérations publiques; mais, de l'autre, leur présence au conseil de leur seigneur suzerain était un service qu'ils lui devaient. La dignité de comte ou earl était inhérente à certaines charges ou domaines spéciaux ; elle était héré- ditaire, et comme tous les comtes étaient en même temps barons, ils formaient la partie la plus puissante et la plus considérable du conseil général.

Il y avait encore une autre classe de vassaux militaires immédiats de la cou- loune, plus nombreux que les barons, appelés à faire partie des grands con- seils : c'étaient les vassaux in capiie par service de chevaliers. Une baronnie

DE LA CHAMBRE DES LORDS. 7

passager et purement ministériel. Eu conséquence , il pro- posa qu'un bill réglât et limitât le nombre des pairs de ma- nière que le monarque ne put en ajouter plus de six au chiffre actuel, jusqu'à la vacance progressive des sièges dont les titulaires mourraient sans héritiers mâles. Par un second article du bill , au lieu des seize pairs électifs d'Ecosse , vingt-

se composait ordinairement de plusieurs fiefs de chevaliers, et quoique l'é- tendue d'une baronnie n'ait jamais été bien exactement fixée, il était rare qu'elle fût au-dessous de 5o hides de terre. Or, il y avait en Angleterre 243,600 hides et 60,215 fiefs de chevaliers; d'où il résulte qui; chacun de ces fiefs était terme moyen d'un peu plus de 4 hides, et les barounies de 12 à i3 fiefs de chevaliers. Mais il faut remarquer que ceux qui ne possédaient qu'un ou deux fiefs de chevaliers, n'en étaient pas moins vassaux imaiédials du roi et avaient le droit de se rendie au conseil général. Toutefois, cette comparution étant regardée comme un fardeau trop lourd pour des personnes d'une fortune médiocre, il est probable que ceux-ci n'étaient pas, comme les barons, obligés d'y assister, sous peine d'amende.

Jusque-là, la nature du conseil général est déterminée de la manière la plus incontestable; la seule question réellement indécise est celle de savoir à quelle époque les comtés et les bourgs commencèrent à y être représentés, ou, en d'autres termes , quand la Chambre des Lords cessa de composer à elle seule le Parlement. Il y a tout lieu de croire que cette modification ne fut intro- duite qu'assez long-temps après la conquête. Les énormes domaines conférés par Guillaume à ses barons et ses chefs militaires ne demeurèrent pas long- temps intacts. Ils furent peu-à-peu divisés, soit par des ventes partielles, soit par suite de partages entre des co-héritiers , soit parce que, dans les cas de retour à la couronne, le roi les partageait lui-même entre un plus grand nombre de donataires. Il s'ensuivit que l'ordre des chevaliers et des petits barons devint , de jour en jour, plus nombreux, ce qui dut leur rendre plus onéreuse encore l'obligation d'assister à toutes les assemblées du grand con- seil; aussi le roi Jean décida-t-il que, Uindis que les grands barons seraient convoqués par une ordonnance royale , les petits ne le seraient que par un ordre transmis aux shérifs de leurs comtés respectifs, qui n'envoyaient aux conseils qu'un certain nombre de petits barons, en les faisant alterner entre eux. Enfin, après la bataille d'Evisham , en 1265, une loi positive déclara qu'à l'avenir, aucmi baron ne poun'ait paraître au Parlement , sans y avoir été nominativement appelé par un writ spécial , ce qui donna à la Chambre des Pairs la forme cpi'elle conserve encore aujourd'hui. Un changement analogue s'opéra giaduellcmeut dans l'ordre des comte».

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cinq devaient être déclarés héréditaires dans ce royaume , eu ne laissant aux autres membres de la pairie écossaise que le droit de remplacer ceux qui s'éteindraient sans postérité directe.

Celte motion , soutenue par le duc d'Argyle et le comte de Sunderland , fut discutée le 2 mars avec beaucoup d'éclat. On savait que le prince de Galles ne l'approuvait nullement ; mais l'opposition avait contre elle le roi lui-môme , et au milieu du

c'est ainsi que uqus voyons la Chambre des Lords prendre peu-à-peu sa forme actuelle. Nous avons indiqué ailleurs les différentes transformations qu'a subies la Chambre des Communes. Nous ferons remarquer seulement qu'il est assez généralement admis que c'est à l'année 1264, quarante-neuvième du règne de Henri III, qu'il faut faire remonter l'entrée des députés des Com- munes au Parlement, et que ce fut dans le premier tiers du siècle suivant que les chevaliers cessèrent de voter avec les pairs pour se réunir à la Chambre des Communes, Il ne faut pourtant pas perdre de vue que, dans l'origine, les députés des Communes n'étaient convoqués que pour consentir les impôts spécialement à la charge des villes; qu'une fois ces impôts accordés, ils se séparaient, quoique le parlement restât assemblé, et qu'ils n'intervenaient en rien dans la confection des lois d'intérêt général.

La Chambre des Pairs se compose aujourd'hui de 2 archevêques, 24 évêques, 4 ducs de la famille royale, 20 ducs, 19 marquis, 108 comtes, i4 vicomtes, 124 barons; total : 3i5. La pairie écossaise a 7 ducs, 3 mar- quis, 40 comtes, 4 vicomtes, 22 barons; total : 76. Sur ce nombre, il y en a 36 qui sont en même temps pairs des deux royaumes; sur les 40 restans, la pairie écossaise en choisit 16 qui changent à chaque dissolution du Parlement, et qui prennent séance à la Chambre des Lords. Dans la pairie irlandaise, on compte i duc, 14 marquis, 68 comtes, 38 vicomtes, 57 barons; total : 178 ; sur lesquels il y en a 71 qui sont en même temps pairs d'Angle- terre et 28 élus à vie pour représenter le corps de cette pairie au Parlement. D'après cela, la Chambre des Pairs du Royaume-Uni se compose aujourd'hui d'un tolal de 3i5 pairs anglais, 16 pairs représentatifs écossais et 28 pairs représentatifs irlandais; total générai : 359 membres, dont il faut déduire S pairies représentées par des femmes. Il y a, en outre, en Angleterre, un grand nombre de pairies dormantes, c'est-à-dire que la personne à qui ce rang est dévolu de droit, ne se trouvant pas dans une situation de fortune à pouvoir le soutenir convenablement , préfère ne point en réclamer le litre et l'exercice.

DE LA. CHAMBRE DES LORDS. 9

débat, les whigs, qui s'étaient crus obligés, cette fois, de défendre la prérogative royale , furent surpris de voir arriver !e comte de Stanhope avec un message de sa majesté , qui déclarait n'avoir aucune objection contre une mesure si im- portante. Heureusement , les Communes s'alarmèrent de voir ainsi la couronne abandonner son privilège , au risque de dé- truire tout l'équilibre des trois pouvoirs ; et le bill eut pour adversaire sir Robert Walpole, qui démontra victorieusement son inconslitutionnalilé.

ce Si un pareil bill passe, écrivit cet homme d'état, dans une brochure qui parut pendant la discussion, la Chambre des Lords sera désormais un corps indépendant, qu'on ne pourra ni forcer à rendre compte de ses actes comme un ministère , ni dissoudre et renouveler comme une Cham- bre des Communes. Les mêmes hommes se réuniront cha- que année avec les mêmes résolutions, irrités par la ré- sistance , et rien ne tiendra devant eux. Que les nobles pairs se mettent dans l'idée de prendre les ministres en haine et de les envoyer en prison , je voudrais bien savoir qui osera les rendre à la liberté ; que la Chambre des Communes soit assez imprudente pour les offenser, et que leurs seigneuries jugent à propos de déclarer qu'elles ne peuvent plus agir de concert avec une assemblée qui s'est mal conduite à leur égard , n'est- il pas évident que la couronne sera forcée de convoquer une autre Chambre plus docile aux vues des Lords, et qui ait pour entendu, qu'il ne faut pas les contrarier? Si , enfin , la Chambre haute décide que tous les grands emplois lui appartiennent en propre, ou qu'elle se dispense, comme l'aristocratie de quel- ques autres pays , de payer aucune taxe , tout en recevant la plus grosse part des taxes levées sur les autres classes , soit en appointemens, soit en pensions, je demanderai aux avocats d'une pareille loi quelle ressource il restera au peuple et à la couronne, »

Ce fut surtout à cette ferme opposition de sir Robert "Walpole que la Chambre des Communes dut le rejet d'une mesure qui

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DE LA REFORME

livrait. la nation, pieds et poings liés, à son aristocratie. Le bill une fois adopté, la Chambre des Lords devenait aussi inaccessible aux plébéiens que le sénat de Venise. Heureuse- ment, riionnêle indignation de Steele et l'éloquence de Wal- pole sauvèrent la constitution de la haine aveugle du monarque contre son fils (1) et de l'ambition coupable de ses ministres. L'unique remède constitutionnel que l'Angleterre ait pu opposer, autrefois comme aujourd'hui, aux empiètemens de la pairie est encore à sa disposition. La couronne possède tou- jours la prérogative illimitée de créer des pairs. S'il a été rarement nécessaire d'y avoir recours pour arrêter l'ambition de la haute Chambre , il faut l'attribuer partie à la salutaire réserve que lui inspire la connaissance du moyen de la domp- ter, et partie à l'influence indirecte que possédaient naguère €ux-mêmes leurs seigneuries dans la Chambre basse , elles parvenaient à obtenir tout ce qu'elles pouvaient désirer (2).

(1) Le roi Georges regardait son fils comme un ennemi personnel.

(2) Toici la liste des pairies anglaises et irlandaises, crécus par les divers rois pendant le cours de leur règne.

NOMS

dts ruis.

PAIRS

anL-l;iis.

Gnillaunne 1 20

Guillaume II. . . . . 4

Henri 1 5

Etienne 18

Henri U 9

Richard 1 0

Jean 8

Henri III 22

Edouard 1 164

Edouard II. .. ... G3

Edouard III 81

Richard II 34

Henri IV 17

Henri V 8

Henri Yl 57

Edouard IV 67

Edouard Y 0

PAIRS

irlaud.

0 0

/\

\J

0 7 0 4 1 0 4 4 2 2 0 0 3 0

NOMS des lois.

PAIRS

a;;2iaîs.

Richard III 5

Henri YII 20

Henri YIII 66

Edouard YI 22

Marie 9

Elisabeth 29

Jacques I 98

Charles 1 130

Charles II 137

Jacques II 11

Guillaume etMarie. 46

Anne 47

Georges 1 60

Georges II 90

Georges III '23 \

Georges IV 59

Guilla ime lY. . . . 30

PAIRS irland.

0

0 17

2

0

3 55 57 41

5 14

8

54

76

268

12

1

DE LA CHAMBRE DES LORDS. 11

Mais cette influence n'existant plus, il ne reste que la terreur de la prérogative royale pour empocher les pairs d'essayer leurs forces et de tenter la réalisation des prévisions les plus fu- nestes de sir Robert Walpole. Otez-lcur cette heureuse appré- hension, soit par une limitation positive du droit de la cou- ronne, soit par l'assurance qu'on leur donnerait qu'il n'en sera fait aucun usage, et vous verrez comme l'assemblée aristocra- tique , s'abandonnaal à ses préjugés ou à ses instincts ambi- tieux , jettera fièrement le gant du défi aux autres ordres de l'état. Si jamais arrivait le jour une majorité de pairs se montrât déterminée à repousser tous les bills que l'autre Chambre leur enverrait contraires à leurs vues , il n'y au- rait d'autre alternative que de se soumettre et d'ajourner tout progrès national par une violente dissolution des Com- munes, ou de réduire les Lords eux-mêmes par une création suffisante pour rompre leur ligue et changer la majorité.

Céder aux pairs, ce serait, comme le prévoyait sir Robert Walpole, les rendre maîtres du gouvernement. Un appel au peuple par la dissolution du Parlement , ce serait transporter aux électeurs cette influence en leur révélant toute la force qui est en eux ; car personne ne niera que , si une nouvelle Chambre des Communes revenait, après une dissolution, avec le même mandat que la précédente , aucune autorité , dans l'état , ne saurait lutter contre elle. Certes, la création de nou- veaux pairs serait le remède le moins dangereux ; cependant , quoique l'ancienne prérogative du monarque soit demeurée entière , l'exercice de cette prérogative a aussi ses inconvé- niens il s'agirait de briser une majorité nombreuse , à moins de modifier la constitution de la Chambre haute par une combinaison qui , heureusement , est également dans les prérogatives de la couronne. Tant qu'on ne créera que des pairies héréditaires, toute création nouvelle ne sera que le palliatif momentané d'un mal présent : on ne fera que multi- plier les chances du retour d'une nécessité semblable dans un temps doiiiij. Pour mettre les deux Chambres d'accord en

12 DE LA RÉF0R3IE

augmentant îechiOi'c delà pairie, sans compromettre l'avenir, il n'est pas d'expédient préférable , ce nous semble , à l'an- cienne pratique de créer des pairs à vie ou pour la durée d'un parlement. Par ce moyen, et par ce moyen seul, une majorité factieuse et obstinée de la Chambre hautepeut être légalement domptée sans une augmentation permanente de ses membres. Un pamphlet fut publié , il y a quelques années (1) , géné- ralement attribué à un lord qui a long-temps rempli une place importante dans les conseils de sa majesté. Le noble auteur faisait plusieurs objections spécieuses contre une augmenta- lion de la Chambre des Pairs, conseillée alors à la couronne pour décider la question de la réforme parlementaire, ce Une pareille mesure, disait-il, étoufferait la voix de l'un des trois pouvoirs de l'état ; la voix de chaque branche de la législa- tion doit rester libre; enfin, les Lords ont droit d'exprimer leur pensée aussi librement qu'aucune des deux autres bran- ches. » A cela il est facile de répondre : la constitution pra- tique de la Grande-Bretagne ne connaît pas cette indépendance théorique dont on fait tant de bruit; la couronne subit le contrôle du refus des subsides, et les Communes subissent celui de la crainte d'une dissolution ; serait-il raisonnable que la pairie seule fût placée au-dessus de toute espèce de contrôle? Le rôle secondaire qu'ont joué les Lords pendant le dernier siècle a détourné l'attention de leur situation irrégu- lière. Tant qu'ils ont consenti à goûter les douceurs du repos , laut qu'ils se sont contentés d'être un hôpital d'incurables, pour nous servir de l'expression d'un des membres les plus spirituels de la Chambre, ils ont éludé l'examen de leurs litres ; mais s'ils veulent se mettre en avant et prendre part aux affaires journalières du gouvernement; si, comme Faust sous la conduite de Méphistophélès , ils échangent leur an- cienne inaction contre une inquiète et pernicieuse activité ,

(1) On the const'ttittionnal rigkt and expediency of extending tlie pec' rage, etc , etc. 1831.

DE LA CHAMBRE DES LORDS. 13

qu'ils s'attendent à voir peser leurs prétentions avec la même sévérité qu'on analyse celles des autres corps de la législature. Ils ne forment pas un corps constitué par lui-même , comme l'ont dit quelques-uns de leurs flatteurs; ils ne sont pas in- vestis, pour leur usage particulier, du pouvoir qu'ils possè- dent; mais ils sont partie intégrante de l'état, qui a été institué pour le bien commun de tous.

C'est une erreur de croire que, différant en cela des autres branches de la législature , la Chambre des Lords soit restée toujours la même par son caractère et son esprit, et qu'elle ait constamment exercé la même autorité sur le gouverne- ment exécutif. Dans le cours des âges elle a subi autant de métamorphoses que certains insectes dans la révolution d'une seule année. Sous les Plantagenets, quoique puissante anta- goniste de la couronne, clic fut pour le peuple une chenille dévorante. Sous la domination de fer des Tudor, clic s'en- gourdit dans un sommeil provisoire, et se fit chrysalide. Elle est devenue depuis un insecte aux ailes dorées avec quelque velléité de piquer; espérons toutefois qu'elle n'enfoncera pas son dard trop profondément de peur de laisser, comme tant d'autres insectes , son aiguillon et sa vie dans la blessure (vitani in vulnera ponat). Dieu nous préservera d'une pareille cala- mité ; il faut compter aussi sur le bon sens ou sur le bonheur de leurs seigneuries. Mais puisqu'on ne peut nier la possibi- lité du danger dont elles nous menacent, nous voulons exa- miner quelques-uns des projets qui ont été suggérés pour cor- riger au besoin les imperfections de la Chambre haute , sans détruire l'utilité de ses fonctions dans le mécanisme gouver- nemental.

On a pensé que le nombre croissant des pairs pourrait em- barrasser la Chambre dans l'expédition des affaires; c'est pour remédier à cet inconvénient qu'on a proposé d'avoir des pairs représentatifs pour l'Angleterre de même que pour l'Ecopse et l'Irlande. Ce plan réduirait le chiffre de ceux qui ont le droit de siéger et de voler; nuiis si ces pairs électifs

14 DE LA RÉFORME

étaient choisis par une majorité de tout le corps, les mem- bres de la minorité seraient naturellement exclus.

Des admirateurs du vieux temps auraient voulu qu'à l'imi- tation de notre antique constitution baroniale, aucun individu ne piit siéger et voter dans la Chambre des Lords sans être propriétaire d'une certaine étendue de terre. Mais si l'on veut par garantir l'indépendance des pairs sons le rapport de la fortune, il faudiait quelque chose de plus que la sim- ple possession d'un domaine. Combien de pairs, combien de députés des Communes , sont propriétaires nominaux de terres si grevées de dettes et d'hypothèques , qu'elles ne laissent pas un grand revenu à celui qui en conserve le titre : établir une enquête sur ces charges serait une inquisition trop vexaioire, et peu satisfaisante d'ailleurs dans ses résultats.

D'autres ont proposé que la Chambre haute, comme le sénat américain , fût nommée par élection sur une liste de candidats présentés par la couronne; mais outre les graves objections que ce plan soulève, il est évident que les élec- tions, si elles étaient populaires, donneraient une chambre rivale à la Chambre des Communes, et que si elles étaient confiées à des électeurs aristocratiques , elles ne produiraient qu'une pire édition de la Chambre des Lords actuelle.

Si nous devons chercher des modèles chez les autres peu- ples, la constitution du sénat romain, telle qu'elle est expli- quée par Middleion , nous indique les élémens d'un au- tre plan au moyen duquel on réduirait le nombre des pairs en modifiant heureusement le caractère de la pairie. Le sénat romain, comme la Chambre des Lords d'Angleterre, était composé partie des descendans de l'ancienne noblesse et partie d'hommes nouveaux devenus éminens par leurs pro- pres services. jMais aucun citoyen, quelle que fût sa nais- sance, ou quel que fût sOn mérite, ne pouvait être admis dans le sein du sénat avant qu'il eût été promu à quelque charge cuiule par les libres suffrages du peuple, à l'excep- lion de ceux qui étaient nommés une fois tous les cinq ans

DE LA. CHAMBRE DES LORDS. 15

par les censeurs pour remplir les vacances. Ne pourrail-oii pas introduire dans notre Chambre des Lords un pareil prin- cipe avec les modifications adaptées à notre constitution par- ticulière? Tout en laissant à la couronne sa prérogative de créer des pairs , ne pourrait-on pas établir qu'aucun pair hé- réditaire ne siégerait et ne voterait dans rassemblée de son ordre qu'après avoir été élu deux fois à la Chambre des Communes, et y avoir siégé un certain nombre de sessions? L'épreuve de deux élections populaires et l'obligation de suivre les débats de la chambre élective pendant un temps donné, tendraient à modifier les préjugés aristocratiques qui ne sont que trop naturels à notre jeune noblesse. Pour quelques familles affligées d'une aversion héréditaire contre les prin- cipes populaires , et pour quelques individus aigris par de récens désappointemens ou de prétendus griefs , le remède pourrait être sans effet; mais il serait salutaire en général, et, à tout événement, les lords futurs acquerraient dans la Chambre des Communes une instruction et une expérience qu'ils ne sauraient consciencieusement dédaigner. Pour cette chambre elle-même il y aurait quelque avantage à admettre ainsi dans son sein des pairs et des fils aînés de pairs : cela contribuerait à modérer l'exaltation démocratique qu'on ob- serve dans quelques-uns de ses membres.

Les mineurs et autres héritiers d'une pairie à qui manque- raitla qualité requise pour siéger dans la Chambre des Lords, seraient autorisés , après leur vingt-et-unième armée , à se rendre aptes à réclamer leur privilège en se faisant élire dans la Chambre des Communes, et pendant leur apprentissage ils jouiraient de toutes les autres prérogatives de leur rang. Non- seulement ce changement réduirait le chiffre de la Chambre haute, mais encore il lui garantirait un plus grand nombre de membres indi'pendans par leur fortune et distingués par leur talent. Les incapables et les indignes seraient exclus sans réclamation , et la Chambre échapperait au scandale de voir donner des procuiations pour des pairs inhabiles à gérer

16 DE LA RÉF0R3IE

leurs propres affaires aussi bien que les aff'aires publiques.

Ce plan a l'avantage de combiner un principe ëleclif et un principe liërédi taire en les plaçant tous les deux sous la sur- veillance supérieure de la prérogative royale. Aucun lord ne sera envoyé à la Chambre haute par les suffrages directs du peuple, et cependant le plus grand nombre des membres de cette assemblée auront été une fois dans leur vie désignés par leurs concitoyens comme dignes d'occuper un siège dans la législature du pays. Les pairs héréditaires formeront tou- jours la masse de la chambre ; mais ces -porphyrogenetes ne devront plus au seul hasard de leur naissance leurs fonctions législatives. La couronne conservera le droit de récompenser le mérite elles services par un siège dans la pairie, et si les lords se liguaient jamais contre les autres pouvoirs de l'Etat , la prérogative royale serait assez forte pour dissoudre leur ligue sans convulsion. Quant aux erreurs qui échapperaient encore aux trois branches de notre gouvernement ainsi con- stitué, le bon sens et l'intelligence du public seront toujours pour les redresser.

Nous disions plus haut que lorsque l'harmonie est rompue entre les deux Chambres, les membres de la Chambre des Communes expriment le sentiment de leurs constituans , et que si une dissolution avait lieu, elle ramènerait des hommes de la même opinion politique. Il est possible toutefois que quelque changement dans le corps électoral produisît un ré- sultat différent, c'est-à-dire une chambre autrement compo- sée et avec un autre mandat que la précédente. On a dit que tel avait été le résultat des dernières élections générales; nous n'avons aucune raison de le croire, quoique les lords aient récemment agi sous l'influence de celte idée. Mais alors pourquoi se sont-ils arrêtés après avoir manifesté leur con- fiance? Pourquoi ne pas demander à la couronne un change- ment de ministère , au lieu de poursuivre indirectement leur but en se montrant déterminés à refuser tout vote favorable à la réforme tant que les whigs seront au pouvoir? Pourquoi

DE LA CHAMBRE DES LORDS. 17

tant de vains efforts pour mortifier les ministres et les con- traindre à se démettre par dégoût de leur position dans la Chambre des Lords , au lieu de les attaquer de front et d'ap- peler un vote de censure sur leur conduite? Pourquoi braver et outrager les députés des Communes dans l'espoir de les irriter et de les pousser à des mesures intempestives, au lieu de les renvoyer devant leurs constituans? Les chefs des tories doivent bien savoir qu'il est impossible que les deux Chambres restent une session de plus dans leur situation respective ; le pouvoir législatif ne peut être plus long-temps suspendu; le pays ne peut souffrir davantage de voir en pré- sence deux assemblées hostiles qui ne cessent de se contra.- rier dans tous leurs actes ; il faut que l'une des deux cède spontanément , si elle écoute la sagesse ; ou sous l'influence de quelque irrésistible nécessité , si elle s'obstine. Qu'ils soient bien assurés que si cet état anormal de la législature n'a pas encore provoqué de pétitions dans tous les coins de la Grande- Bretagne, ce n'est pas que le peuple soit indifférent à la dis- corde des deux Chambres, mais c'est parce qu'il hésite encore sur le remède le plus propre à faire disparaître le mal.

L'état présent de l'empire britannique ne peut supporter une longue suspension dans la puissance législative. Si nous tournons les yeux sur l'Irlande , combien de motifs urgens nous invitent à terminer promptement les divisions qui trou- blent et déchirent ce malheureux royaume ! En Irlande , nous trouvons les sept huitièmes de la population enrôlés du côté de l'agitation avec une faible poignée de fiers et hardis ad- versaires, qui regardent la majorité de leurs concitoyens avec le même mépris , avec la même haine , que la noblesse fran- çaise regarda la bourgeoisie, lorsque celle-ci réclamait , pour la première fois, l'égalité des droits. Comment maintenir la paix entre deux factions si irritées l'une contre l'autre , si ce n'est par un gouvernement ferme et assez maître de tous ses niouvemens pour pouvoir rendre à tous une justice impar- tiale? Mais quelle force peut avoir un goiivernemenl si toutes

VI. W^ SÉRIE. 9

^g. DE L.V RÉF0R3IE

les mesures qu'il propose pour le bien de l'Irlande, sont an- nulées par la Chambre des Lords? Comment comprimer l'agi- tation si on laisse subsister la cause principale de l'agitation? Comment éteindre des passions furieuses, si une incessante alternative d'espérances et de craintes continue à les attiser? Que les Orangistes soient bien convaincus une bonne fois que tout ce qu'ils ont à attendre du gouvernement, c'est la justice et rien que la justice; que leur ancienne domination ne re- naîtra plus, et que le temps a effacé toute distinction entre les vainqueurs elles vaincus; de leur côté, que les catho- liques puissent se croire en toute confiance protégés contre les insultes et les outrages de leurs anciens maîtres, et la violence des deux partis s'apaisera peu-à-pcu. Abusez -lesr tour-à-tour par de fausses espérances, cl la fièvre n'aura pas de fin.

S'il est nécessaire d'avoir recours au dangereux expédient d'une dissolution, que le corps électoral réfléchisse à l'im- portance du devoir qu'il aura alors à remplir. Le sort de l'Angleterre sera de nouveau remis en ses mains; si les élec- teurs se rendent coupables de négligence , le résultat en sera funeste à toutes les espérances de réforme dont ils se sont bercés jusqu'ici. Qu'ils ne perdent pas de vue qu'une majorité d'une seule voix dans la Chambre des Communes peut dé- truire , en une semaine , ce qui leur a coûté des années de luîtes parlementaires; qu'ils se souviennent que, de même que le bill de réforme a été adopté par le roi et la double ma- jorité des deux Chambres, la même autorité peut le rappeler ; non que nous pensions avoir à craindre une abrogation di- recte du bill , avec une restauration des bourgs déchus de leur franchise électorale. L'expérience serait trop hasardeuse même pour l'imprudent politique qui est aujourd'hui à la tête des tories; mais à côté de l'entière annulation du bill de ré- forme , il est des imperfections de détails qu'il faut corriger, des obscurités à éclaircir, et des perfectionnemens à introduire da.us son mécanisme. Les électeurs voudraient-ils confier à

DE LA CHAMBRE DES LOBDS. 19

ses ennemis avoués la tâche de remédier à ces défauts? Que pourraient-ils attendre d'une confiance si mal placée, si ce n'est que le bilî serait mutilé de manière à perdre toute son efficacité, comme instrument du gouvernement populaire? L'histoire leur dira à quels périls fut exposé l'acte d'établis- sement de 1718, tant que les tories eurent une majorité dans la Chambre des Communes; ils béniront la sagesse de Geor- ges, qui ne confia jamais son gouvernement qu'aux amis éprouvés de sa famille (1). Eh bien! ce qu'était l'acte d'éta- blissement à la maison de Hanovre , le bill de réforme l'est au corps électoral.

Il est encore une considération, relative à la dissolution du Parlement, qui mérite qu'on s'y arrête. En admettant, par une supposition bien gratuite, que l'xVngleterre nommât une majorité de représentans hostiles aux réformes locales que réclame l'Irlande , y a-t-il la moindre chance , la moindre possibilité que la majorité des membres irlandais en faveur de ces réformes, ne sera pas augmentée? Or, rien de plus contraire à l'union des deux royaumes que le fait d'une ma- jorité décidée de membres anglais dans la Chambre des Com- munes, rejetant toutes les mesures proposées en faveur de l'Irlande, et par conséquent soutenues par la majorité des membres irlandais. Qu'attendre d'un pareil conflit d'intérêts opposés et de passions ennemies, si ce n'est une permanente division des deux peuples , se terminant par une séparation qu'ils auraient également à regretter tous les deux.

(Ediiihurgh Bciiew.)

(1) Allusion aux premières paroles prononcées par Georges l'"", lois de son arrivée en Anj^lelerre. Fondateur d'une dynastie nonvelle, ce prince voulut montrer à la nation anglaise qu'il n'y avait pas solidarité entre lui et ses pré- décesseurs. Les Stuarts étaient connus pour abandonner leurs amis dans les niomcns difficiles : ce reproche était même passé en proverbe. Aussi Georges en montant sur le trône, se liàta-t-il de dire : « Ma maxime est de ne ja-.

9.

20 DE LA RÉFORME, ETC.

«•mais abandonner mes amis, de rendre justice à tout le monde et de ne craindre «personne.» Grâce à cette fermeté de caractère, à sa constante union avec le parti whig et à la loyauté de sa conduite , Georges parvint à s'affermir sur le trône de la Grande-Bretagne , et à triompher de toutes les attaques dirigées contre lui par les amis du prétendant.

ittcrralc.

LA HAUTE CIVILISATION,

SES PRETENTIONS ET SES PRODUITS,

■ai gi ig-T

Tous les siècles ont leur refrain ; celui du nôtre est civili- sation, progrès. Avancer, rien de plus grand. ÏVIais vers quel but? Se civiliser est admirable; n'est-ce pas s'améliorer, se perfectionner, augmenter la somme de ses vertus et de ses jouissances? Ainsi résonnent à l'oreille séduite ces mots pres- tigieux. Est-ce un retentissement creux et vide? Ont-ils une autre acception véritable? L'acception apparente est -elle trompeuse? Quelle valeur propre faut-il attribuer aux fils de

(1) Quelques-unes des vues et des observations contenues dans cet essai que nous empruntons au New Montldy Magazine , sont applicables à»la- fois à l'Angleterre et à la France , c'est-à-dire au mouvement général de la civilisation, qui emporte à-la-fois ces deux guides des nouvelles sociétés; d'autres s'appliquent exclusivement à l'état actuel de la Grande-Bretagne. Sous ces deux rapports, nous devions offrir à nos lecteurs un résumé sagace, souvent lumineux, rempli de faits, exempt de misanthropie comme d'optimisme, et quii indique avec une netteté rare l'élévation actuelle, le niveau, la surface elles profondeurs de cette civilisation tour-à-tour vantée ou calomniée, mais que l'on oublie d'apprécier. On y saisira sans peine la situation équivoque et mili- tante de celte vieille aristocratie anglaise poussée dans ses derniers retranclie- mens , et qui ne veut pas se laisser vaincre. La position respective , les rapports et les tendances de la société ne se dessinent pas avec moins de clarté dans ce résumé analytique qui est à-la-fois un tableau d'époques et un enseignement d'avenir.

22 LA. HiLUTE CIVILISATIO> ,

la haute civilisation? Leurs acquisitions réelles sont-elles? Comptons-les :

Dès que l'homme se civilise, il reconnaît Dieu; l'allribut distinct et particulier de notre espèce, ce qui la sépare des brutes ; c'est l'idée de la divinité et de l'àme. A mesure que la civilisation avance , l'idée de Dieu s'épure. Si la plus haute civilisation est atteinte, l'idée de Dieu doit être complète et générale. Voici donc un culte universel; le fétichisme dé- truit; le code moral rapporté au code religieux; l'unité de l'a- doration partout reçue; le fanatisme banni avec l'athéisme; le peuple heureux d'une croyance éclairée ; les grands de la terre professant une foi sincère. Civilisation , sont-ce tes produits ? Hélas! dans notre société civilisée, il n'y a pas deux hom- mes qui s'entendent en matière de foi. Sans cesse vont se multipliant les points en litige ; chaque doctrine se scinde en mille doctrines ennemies qui, toutes, se subdivisent elles- mêmes à l'inlini. Les théologiens savcLit ce qu'il y a d'hérésies dans le monde; elles sont plus nombreuses que les hommes. Chacun de nous renferme dans sa pensée une douzaine de croyances auxquelles il ne croit guère. Résultat splendide, problème mervedleusement résolu.

Ces matières sont-elles au-dessus de la portée des hom- mes? Je quitte le royaume céleste; je m'en tiens a la seule moralité; je laisse se débattre ce que Montaigne appelait en plaisantant les cervelles philosophiques ; Bossuet contre Fénelon , Cumberîand contre Cudworlh , Leibnitz contre Mallebranche, Butler contre Buffier; sans compter Epicure, Hobbes, Brown, Clarke, Shaftesbury, Edwards, Ilutcheson, Hume, Smith, Price, Ilarlcy, ïucker, Paley, Bentham, Ticid, Steward, Brown, Brougham, athlètes infatigables. Cherchons la morale, non dans les doctrines, mais dans les actes. Adieu aux théories; voyons la morale dqns les regis- tres de l'Etat.

La polygamie est réprouvée, la prostitution est flétrie, le libertinage est honteux. Mais voici ce que dit lasiaiistiquc. En

SES PRÉTEXTIONS ET SES PRODUITS. 2S

1830, la proporlion des ènfans bâtards aux enfans légitimes, en France, était comme un est à treize. En Angleterre, y compris le Pays de Galles, comme un est à dix-neuf: en 1835, Londres comptait 2,084,520 âmes, dont 1,390,000 femmes; et, sur ce nombre, 695,000 femmes seulement entrées dans la vie réelle des femmes, c'est-à-dire au-dessus de seize ans. Que sur cinq familles , trois se composent du mari et de la femme, nous trouvons 2ZiO,000 femmes mariées etZi55,000 non mariées. La population de Londres a considérablement augmenté depuis l'époque Colquhoun publiait son Traité sur la police de la métropole. Il évaluait alors le nombre des femmes publiques à 50,000. Adoptons ce chiffi-e; sur cinq femmes une est perdue. Et s'il fallait porter en compte la ruine morale et partielle des femmes qui n'appartiennent pas à tous , le secret des intrigues , le mystère des corrup- tions, le dédale des fautes cachées, que serait-ce? Sur 61» individus, en Angleterre, un est conduit en prison pour crime. Ceux que la loi ne frappe pas doivent au moins tripler ce nombre. Progrès de la société, associations cha- ritables, discours philanthropiques , effacez-vous; permettez- nous d'apercevoir ce que vous cachez : la table de jeu, le mauvais lieu, la taverne, les courses de chevaux, les paris, la banqueroute , la prison, le bagne. Que la haute ci- vilisation reconnaisse ses enfans!

Mais elle a un fils dont elle est fière; c'est l'Honneur, père du duel, qui régit encore souverainement l'Angleterre et la France. Tous nos hommes bien élevés s'exercent au pistolet; au seizième siècle tout gentilhomme était habile à l'escrime. Il n'y a pas quinze jours, un lord et un capitaine buvaient en- semble du vin de Madère, occupation innocente ; leur avis diffère sur la qualité du vin. Ils s'injurient. « Pourquoi ne pas arranger l'affaire? w dit un ((Muoin.

Notre force au pistolet est trop connue, s'écrie l'un d'eux.» Ils se battent; on emporte un cadavre. Peu de jours îiprès (je parle de faits réels et récens), un colonel rencontre

24 LA HAUTE CIVILISATIOîf ,

un capilaine, son ami. Le chien de l'un mord le chien de l'autre. L'un reçoit une balle dans la tête et l'autre dans la cuisse.

Quittez ce cadavre et cet invalide, entrez à la Chambre des Communes : voici des querelles bien plus violentes , des mots bien plus durs, des imputations bien plus scandaleuses. Ce ministre est un voleur; celui-là est vendu ; ce troisième cher- che à se vendre. La canaille peuple les bancs des torys , et la honte pleut sur le front des \vhigs. C'est chose admirable que le stoïcisme antique et romain avec lequel tout cela s'écoute. La civilisation veut du calme. Point de colère, pas un mou- vement, pas un geste. Nul ne sourcille. Mais ce noble gen- tilhomme que l'on a nommé brigand , se lève , et d'un ton plein de nonchalance :

« Est-ce à l'homme ou bien au ministre que l'honorable membre s'est adressé, demande-t-il ; l'injure est-elle person- nelle?

Personnelle! pas le moins du monde. Il n'y a rien de plus vil que le ministre, je le soutiens; mais l'honneur de l'homme est intact ! »

Distinctions justes , explications satisfaisantes. L'honorable ministre se rassied et cause avec ses voisins.

Rien de plus complètement civilisé que tout cela. Quelle influence le progrès de l'époque exerce-t-il sur nos rap- ports avec les femmes? Quelle est notre moralité à cet pgard? On connaît à Londres un homme à succès, mo- dèle de sa caste , célèbre par le nombre de femmes qu'il a déshonorées. Il a blessé tant de familles dans ce que l'hon- neur a de plus sensible et de plus délicat , que nul cercle ne lui est interdit et fermé. Un lord de mes amis, dont le caractère est singulier, après l'avoir reçu quelque temps, cessa de l'inviter.

te Pourquoi cette exclusion, lui demandai-je?

C'est que toutes les femmes dont il approche passent

SES PRÉTENTIO'S ET SES PRODUITS. 26

pour flétries; et je ne me soucie pas que ma femme et ma fille subissent ce fléau. »

Si le colonel eût appris ces paroles, il eût lue le lord. Il au- rait bien fait; telle est la loi de la civilisation. Je demandais à ce même lord pourquoi il menait peu sa femme dans le monde; riche, belle, spirituelle, agréable?

« Elle ne serait pas à la mode , me répondit-il , et son amour-propre souffrirait. Les distributeurs de la faveur des salons sont gens vicieux et tarés. Les admettre à une inti- mité qui souille quand elle ne corrompt pas, me répugne.» Ce lord est un barbare !

La haute civilisation a fait du mariage quelque chose de singulier. Le mariage se réduit à une affaire de convenance ; on y cherche: bien-être physique, accroissement de fortune, et le moins d'ennui possible. La question ordinaire est : (.(.Combien epoiises-tii ? » Sympathies, affections, pensées religieuses, morales, intimes, consolatrices ou passionnées, sont étrangères au mariage. Qu'y a-t-il de commun entre la moralité et le mariage? Londres possède un théàlre , nommé Théâtre du Roi, les maris titrés mènent leurs nobles femmes. Là, tout grand seigneur choisit sa maîtresse sur le théâtre. L'amphithéâtre et les loges renferment la proie des plus humbles. Liaison, distraction, habitude, licence; comme on voudra nommer cet usage; il est établi. Le spectacle de cette recherche est public ; nulle femme légitime formée par la haute civilisation ne s'en étonne. La chose est connue, con- venue , nécessaire ; si elle n'est pas écrite dans le contrat de mariage, c'est décence ou hypocrisie.

Ainsi, habile à multiplier les jouissances, la haute civili- sation rend au mariage les droits du célibat : noble invention , toute nouvelle. Il y a des endroits où, pour un peu d'argent , vous trouvez un palais qui vous appartient , un excellent cui- sinier, une causerie brillante, une bibliothèque choisie, la fleur de la société ; tout ce que vous n'avez pas chez vous et ce que la richesse ne pourrait vous donner : on nomme ces

26 LA HAUTE CIVILISATION,

endroits cluhs. Ils détruisent les salons et rendent les bals déserts; ils font régner la jouissance égoïste et la recherche du bien-être individuel. « Nous n'avons plus au bal, me disait une comtesse , que des écoliers de seize ans. « Foyer domes- tique, intimité de la famille, étes-vous? On fuit dans toutes les directions ; chacun s'éloigne de son domicile : on veut être à son aise et jouir seul. Si l'on se réunit quelquefois, c'est encore pour s'isoler; la société devient im sauve qui peut.

. Ne parlons que de l'Angleterre. Le gentilhomme de province est détruit ; son descendant économise neuf mois à la campa- gne, afin d'en passer trois à Londres. Alors il vient s'abreu- ver à cette grande source de plaisirs et d'agitation. Il apprend à concentrer dans sa vie la plus grande variété de jouissances possible; il saura bientôt comment la sensualité s'alimente et se renouvelle; une existence privée de stimulans lui paraî- tra pauvre et nulle. Triste métamorphose! De gentilhomme propriétaire, il deviendra iiiveur. Une personne de bon ton peut compter à Londres cent familles de connaissance : sou- vent ce nombre s'étend jusqu'à mille. Deux mille personnes étaient récemment invitées à la grande fête de lady Jersey. Prenons un terme moyen ; composons notre liste de cinq cents personnes dont il faut recevoir et rendre les visites. Une fa- mille arrive de la campagne et passe trois mois à Londres ; trois heures pour la toilette, douze pour les affaires, compo- sent un total de quinze heures dont les gens du monde dispo- sent. Voilà un millier d'heures , entre lesquelles il s'agit de répartir tous les devoirs , tous les engagemens , tous les repas, tous les plaisirs ; l'éclair n'est pas plus prompt que chacune des actions de la vie. On éblouit, on brille, on se flétrit; les affections n'ont pas le temps de naître. Se ruer d'une maison à l'autre, courir d'un rendez-vous à un rendez-vous ; du parc au dîner, du dîner au rout, du rout au bal; apparaître à l'opéra, montrer sa figure au concert : vie de précipitation et d'assautj rien de sérieux, liea de complet, point de repos :

SES PRÉTEXTIOKS ET SES PRODUITS. 27

une cohue de petites actions sans portée , sans but et sans lien. La santé s'affaisse; le sang se dessèche ; la bourse tarit; tout ce qu'il y a de plus frivole enlève des millions. « Je me marie, et je vais économiser, disait un jeune baron à son ami.

Sur quoi? lui demanda-t-on.

Sur mes gants.

Et comment cela?

Il m'en faut cinq paires par jour, de toute nécessité.

Comment pouvez-vous salir cinq paires de gants?

Je sors à pied , une paire est détruite ; je me promène à cheval, une seconde est salie; je vais dîner, il m'en faut une nouvelle ; et le bal en exige deux, tout au moins. ))

Dans ce métier violent, la force s'épuise , l'énergie s'éteint, le cœur se blase , la réflexion fait place à une activité de ma- chine , la constitution se ruine. On a recours au vin, à l'opium et aux liqueurs ; chacun fait de la nuit le jour ; ce qui achève de ruiner la constitution. «Pourquoi (demandez-vous) les gentilshommes des provinces viennent-ils passer à Londres , non pas l'hiver, mais la belle saison? quitter la campagne, lorsqu'elle est verdoyante , quand le ciel est pur , le gazon frais ! » La santé des chevaux l'exige; s'il fallait , pendant les nuits d'hiver, les laisser stationner ou galoper dans les rues, de neuf heures du soir à cinq heures du matin, toutes les familles se ruineraient en chevaux.

Celte vie factice et violente constitue précisément la haute civilisation. Par elle, les distances s'effacent; quinze lieues d'aujourd'hui n'équivalent pas à trois lieues d'autrefois. On voyage comme le vent ; on a quitté à jamais ce pesant carrosse s'entassaient, comme dans une arche dcNoé , cousius , cou- sines, oiseaux, perroquets, animaux domestiques, et jusqu'aux instrumens de cuisine ; bagage qui rencontrait sur la route tant d'accidens dramatiques. Un membre de la Chambre des Lords, dont le château était situé à cent vingt milles de Lon- dres, allait régulièrement diucr tous les samedis chez un

28 LA HAUTE CIVILISATIOîT ,

noble qui habitait la capitale. « Combien de temps vous faut- il pour venir ici , lui demanda son hôte?

Je le sais, à quelques secondes près : la veille, j'écris à tous les maîtres de poste de la route qu'ils aient à tenir leurs chevaux harnachés et prêts à partir à une certaine heure; je pars à cinq heures du matin ; j'arrive exactement, à chaque relais, au moment convenu. A six heures ou six heures dix minutes , je suis à Londres. »

L'aigle, dans les airs, voyage moins lestement. Ce n'est pas seulement le privilège de l'aristocratie. Le plébéien tra- verse l'Angleterre dans tout son diamètre , pour la somme ronde de 36 shillings ou de 55 tout au plus.

JYous nous émerveillons de ce résultat : le bois , le fer et la fumée donnent des ailes à l'homme. Tant de rapidité est belle ; mais je demanderais un peu de bonheur. Celte vie nomade qui brise tous les liens naturels , rend les devoirs trop faciles à éluder; le besoin du changemcnl, l'amour de l'excitation, la nécessité de la dépense, le désir d'imiter et d'égaler ceux qui donnent le ton; l'ardeur de briller, la fu- reur de jeter des millions auvent, achèvent le splendide malheur auquel on se condamne. « Je suis désolé (me disait un noble de second ordre) de ne pouvoir cultiver le duc de R...; ma fortune n'y suffit pas. L'autre jour, je l'invitai à une battue: il m'amena, s'il vous plait, onze domestiques, neuf chevaux, trois voitures et soixante chiens. »

C'est le comble de la civilisation de ruiner son hôte par la splendeur de sa suite. On se fait un point d'honneur de rece- voir comme on est reçu. Il faut donner le même dîner; le salon doit être aussi splendide , les convives aussi nombreux , les musiciens aussi distingués. La baronne ne souffrira pas que la duchesse porte des diamans plus beaux que les siens ; et la banquière sera piquée d'une noble émulation en voyant passer la vicomtesse. Tous les degrés de fortune essaieront d'atteindre le même niveau : fausse égalité qui sera la ruine du plus grand nombre. Pourquoi ce château magnifique est-il désert? Qu'est

SES PRÉTE?^TIO^'S ET SES PRODUITS. 29

devenue la famille noble dont voici l'écusson? Elle se cache eu Toiiraine ou en Languedoc. Là, on vit d'épargnes; et l'on répare la brèche faite par ces dépenses excessives, qu'exige la haute civilisation. L'orgueil blessé des Anglais se tapit dans quelque province étrangère, et livre à l'étonnemcnt des Tourangeaux ou des Provençaux, l'énigme de ces familles baroniales, si Hères, si hautes, si pauvres, si misérables.

Parlons de l'intelligence : la civilisation est sa nourrice, chacun le sait. Observons la situation intellectuelle dans les classes aristocratiques de notre pays. On rapporte du collège un peu de grec et de latin ; peut-être le goût des lettres ; à coup sur une moralité détruite, et la ruine de tous les prin- cipes. De dix à quatorze ans , l'éducation du vice commence au collège; de quatorze à vingt, la théorie devient pratique. La servitude est spécialement enseignée en Angleterre. Le système du fagging, particulier aux collèges de notre pays, consiste à faire du plus faible , l'esclave, le valet et la victime du plus fort. Heureux arrangement, qui infuse le savoir du cuisinier dans les connaissances du groom , et mêle aux pro- fondes observations du garde-chasse l'érudition du sommelier ! Le gentilhomme de la civilisation s'élève ainsi.

Voici le budget d'une journée de château ; j'en ai passé plus de cent de cette espèce. On déjeune à dix heures : thé, café, liqueurs, langues fourrées, jambons de Bayonne, pâtés de Périgord; le déjeuner se prolonge jusqu'à midi. On se réunit pour la chasse ou la pêche ; et l'on attend l'heure il faut s'habiller. Vient le dîner, qui compte trois services. Les fruits les plus exquis , les viandes les plus chères , l'or et le vermeil couvrent la table. Au milieu des rayons lancés par mille bou- gies, une armée de valets brodés étincellent. Vous dînez en satrape. Vous échappez sans doute aux grossiers excès ; mais vous arrivez à la pléthore. Vous satisfaites celte sensualité avide et dangereuse, qui sollicite sans cesse de nouveaux rallinemens. Les cartes, le billard, le concert et l'intrigue amoureuse remplissent la soirée. Que reste-t-il à l'intelli-

I,\ H;\.UTE CIVILISATtO?î,

gence? La pensée germera-l-elle clans ces estomacs surchar- gés de mets? C'est bien assez vraiment de pouvoir digérer. L'amateur de whist conserve seul assez d'activité intellectuelle pour combiner les chances de ses gains. A minuit, on se sé- pare, quelquefois à onze heures, selon les coutumes de la maison ou l'épuisement des convives. Les hommes vont fumer leur cigarre dans la chambre du plus roué de la compagnie; et les dames, qui ont appris à ne s'endormir que vers l'au- rore, prêtent l'oreille au babil moral de leur femme de cham- bre, quand elles ne lisent pas le dernier roman pour s'en- dormir.

Parlez , si vous l'osez , à ces personnes, du développement de l'intelligence, de l'amour des ans, du culte de l'esprit, des conquêtes de la pensée. Dans leurs bibliothèques, qui renfer- ment les plus nobles monumens de l'esprit humain, pas un livre n'est déplacé : c'est une catacombe de chefs-d'œuvre , les volumes sontrangés comme des cadavres. Cette vaste maison, qui ne désemplit pas depuis novembre jusqu'en février, et qui reçoit tour-à-tour les noms les plus éclatans du royaume, ne retentit pas d'une seule causerie littéraire. Personne ne trouve une minute à consacrer aux jouissances intellectuelles. On cause de toute autre chose. La conversation vit de scandale, d'anecdotes controuvées sur les familles du comté , leurs alliances et leurs espérances? la littérature et l'art sont en oubli : peut-être parcourt-on quelques nouveaux voyages, quelques romans à la mode : c'est tout. Je dînais un jour chez lordC. ; sa femme, qui a de l'esprit, s'avisa de soulever une question intéressante , et cette discussion commençait à me sé- duire. Mais comment faire : il y avait vingt-sept personnes invitées, que cette conversation intéressait médiocrement. « Attendez, me dit le maître de la maison, ces messieurs vont s'endormir. » Bientôt les dames quittent la table; les hommes consuUentles bouteilles de vin de Champagne et d'Alicante. Les vingt convives du genre mâle succombent , et la causerie s'en- gage entre mon hùte et moi. Au milieu de notre discussion , le

SES PRÉTENTIONS ET SES PRODUITS. SI

mol électeur se trouve jelé. Il reteutit à l'oreille de l'un des dor- meurs, et cet accent magique produit son effet. La conversa- tion entre dans ce lit nouveau, et elle y reste. Le dictionnaire du bon ton renferme cinq ou six paroles intelligibles qui émeu- vent : élection, cheval de course, bouillotte, écarté, mariage d'argent, ministère. Si vous voulez être compris, ne sortez pas de là.

Ces élections elles-mêmes, quelle est leur moralité? Comp- tez les membres du parlement qui sont arrivés par d'autres routes que celles de la corruption et do l'intrigue. Dangereux exemple, misérable commencement de la vie politique. Je connais des juges, personnnagcs graves et vertueux, dont la vie fut bien près d'être déshonorée après une admission à la Chambre des communes, admission préparée par une vénalité insolente. La civilisation offre-t-elle donc un encouragement réel à la violation des lois morales? On serait tenté de le croire. Réfléchissez sur la théorie des dettes dans le grand monde. Qui fa'est pas endetté? Nul ne s'en étonne. A qui importe-l-il de savoir si le vicomte un tel balance exactement son passif par son actif? On n'exige de vous qu'une chose : payez vos dettes d'honneur, les engagemens de la table de jeu, c'est- à-dire ceux qui ont été contractés par l'étourderie et la prodi- galité ; du reste, les prisons sont , et la banqueroute répond à tout. L'homme bi-illant nage quelques minutes dans ce gouf- fre :puis, il s'éclipse, disparaît; on ne sait ce qu'il est devenu. Ecoulez SCS amis les plus intimes faire brièvement l'épitaphe de sa gloire et de sa fortune.

« Pauvre ï , s'écrie un convive en passant devant le

château de ce dernier, dans le comté de Cambridge ; voilà son palais abandonné; j'ai passé quelques-uns des plus beaux mois de ma vie ! » Voilà tout.

« Qu'esi-il devenu? demandai-jc à ce sensible ami.

Du diable si j'en sais rien ! Piuiné, je crois; sous les verroux sans doute I yy

On ne peut pas dépêcher plus lestement la reconnaissance.

Ô2 LA HAUTE CIVILISATION ,

Le chapitre des mœurs de la haute civilisation vient d'être épuisé. Commençons à ébauclier celui des manières; il mé- rite d'éire étudié. La grande base des principes que la haute civilisation fait valoir, c'est de chercher son plaisir partout, sans gêner le plaisir des autres : des égoïsmes qui se rencon- trent et qui se ménagent. Un pacte entre toutes les personna- lités pour jouir de la vie sans se nuire; faire peu de bruit, tenir peu de place ; avoir des égards pour ceux qui sont pré- sens et spécialement pour vos voisins; tout effleurer sans appuyer sur rien ; tout indiquer sans soul&ver aucune discus- sion violente; paraître indifférent à tout et même un peu blasé sur tout ; voiler cet artifice sous une apparente ingé- nuité, sous une parfaite facilité de commerce ; tel est le monde. Voilà ses préceptes et sa pratique. J'avoue qu'il y a quelque chose d'intéressant dans cette soumission volontaire et tacite aux lois de la société générale. C'est ce que Burke appelle très bien une fière et honorable subordination.

Mais l'arbitraire de ces lois m'a quelquefois étonné; et plus on remonte l'échelle de la grande civilisation , plus leur caprice paraît bizarre. A de singulières délicatesses se mê- lent des grossièretés convenues qui sont le type du rang et comme le symbole de la haute civilisation. Tantôt c'est un argot spécial qui blesse à-la-fois la décence et le bon goût; tantôt ce sont une foule de petits usages déplaisans et inci- vils dont ûii ne cherche à relever la bassesse que pour se dis- tinguer du vulgaire.

Youdra-t-on me croire, lorsque j'affirme qu'une jeune femme du rang le plus élevé se plaît, lorsqu'elle cause avec les du- chesses et les comtesses qu'elle reçoit , à soulager, en se frot- tant violemment le dos, le prurit que lui cause la délicatesse extrême de sa peau. Elle était livrée à cette agréable occupa- tion, lorsqu'on se servit devant elle des expressions sui- vantes : ce L'homme dont vous parlez a épousé une femme ce charmante. »

Elle tressaillit , son sourcil se fronça , tous ses nerfs se cris-

SES PRETENTIONS ET SES PRODUITS. 33

pèrent ; vous eussiez dit qu'elle venait de marcher sur un serpent. Dans la bonne société, les mois homme et femtne sont proscrits ; on doit dire une -personne. Les conventions singulières qui éclosent au milieu de ces mœurs factices vous défendent aujourd'hui, par exemple, de mettre, en man- geant, votre couteau dans votre bouche, et vous permettent d'appuyer vos deux coudes sur la table, ainsi que je le voyais récemment pratiquer à deux honorables qui venaient de pas- ser trois mois chez le roi de la mode et le maître actuel du bon ton.

« Les avez-vous observés , demanda le maître de la mai- son qui n'était pas encore parvenu au même degré de rafine- ment social ?

Oui, les coudes sur la table depuis le potage jusqu'au dessert; c'est une mode nouvelle importée de chez lord *'\ »

Trois jours après, deux autres personnages qui venaient de quitter le même foyer de civilisation , passèrent une heure chez un respectable ecclésiastique sans ôter leur chapeau : nouvelle mode venue du même lieu, importée du même cen- tre. Un jargon singulier qui change tous les mois , compose, à l'usage des gens comme il faut, un dictionnaire ou plutôt un argot qui les caractérise d'autant mieux qu'il est plus tri- vial. Il y a de certaines voyelles qu'on ne doit pas prononcer; de certaines épithètes grossières que l'on adopte; de certains proverbes dont il faut faire usage, c'est le cachet du bon ton.

Passons aux classes secondaires. La civilisation les affecte diversement. Au lieu de les rejeter dans quelques petites coutumes exclusives , elle les exalte , les agrandit et les en- richit. Elle leur fait subir un mouvement d'ascension perma- nente. Avant de se dépraver comme les habitans des régions supérieures, il faut qu'elles s'élèvent à leur niveau. Pour cela grande lutte; concurrence formidable. Plusieurs tombent et se précipitent dans une ruine sans fond. D'autres s'élèvent et deviennent riches, puissans, gens à la mode. Plus la civilisa- tion se perfectionne, plus l'accumulation des capitaux, l'ac-

VI. k^ SÉRIE. 3

34 LA HAUTE CIVILISATION ,

croissemcnt de l'habilelé mécanique, le perfectionnement des moyens , l'extension du crédit, la variété des méthodes de fabrication ou des modes de commerce influent sur les classes moyennes , celles qui, au lieu de vivre de leurs terres ou de leur revenu , vivent de l'intérêt du capital.

La fermentation sociale est donc très vive. Dans une telle époque , pour les régions supérieures , il s'agit d'improviser ses plaisirs et de les multiplier en les variant; pour les classes moyennes , il s'agit d'emporter la fortune à la course afin d'obtenir bientôt ces mêmes jouissances réservées au petit nombre. La lenteur modeste du commerce antique est rem- placée par la violence de la spéculation hasardeuse; le com- merce d'autrefois était chose honnête et patiente; la spécula- lion d'aujourd'hui est ou une friponnerie expéditive ou un coup de brillant. La prudence du commerce assure des gains mé- diocres ; la spéculation promet des bénéfices chanceux , mais immenses : c'est l'avidité de commerce mêlée à la fureur du jeu. N'attendez pas du spéculateur, commerçant aléatoire, le soin minutieux de bien acheter et de bien vendre. La parfaite probité , calcul excellent pour obtenir le crédit ; le choix des objets vendus et la modération dans le bénéfice total ne lui appartiennent pas. Laissez au petit négoce d'autrefois cette marche lente et ce lourd bagage de scrupules incommodes. Nous allons beaucoup plus vite.

Le négoce lui-même repose maintenant sur une nouvelle base. Le négociant, devenu jouoiu', jette sur le tapis vert son capital tout entier; et ce n'est pas tout , il joue encore l'avenir de ses gains possibles. Un des procédés sur lesquels a roulé le commerce en Angleterre , mérite d'être rapporté. André tire sur Clément et Clément tire sur André : s'engagcanl l'un et l'autre à retirer leurs billets à l'échéance, à les reprendre comme valeur comptant, ou à payer la différence s'il y en a. La valeur factice qu'ils ont ainsi créée leur profite à tous deux un mo- ment. Les banquiers y sont trompés, les billets courent, on ne les proteste pas, le crédit s'établit, la spéculation déploie

SES PRÉTENTIOîsS ET SES PRODUITS. 35

ses vastes ailes , il n'y a plus de bornes au capital dont on dispose. Les uns gagnent des millions, les autres se perdent et s'abîment. J'ai connu deux maisons de commerce qui se prêtaient ainsi mutuellement la somme énorme de A0,000 £ par an : l'une d'elles donnait 750 £ de traitement au commis chargé de faire agir ce levier redoutable; elle manqua : l'autre est parvenue à l'opulence. Universellement réprouvé, ce moyen , universellement employé , a fait plus que de nuire au commerce. Eu y introduisant la fraude, il a détruit la bonne foi , le respect du commerçant pour lui-même et la moralité du négoce : le jeu a tout envahi. Extension forcée , développement factice , activé encore par une concurrence violente poussée jusqu'à la fureur.

Il est vrai que des fortunes gigantesques se sont élevées- Qu'est-ce aujourd'hui que l'aristocratie? est-elle? qu'on me la montre? Ce petit aristocrate, fds d'un baronnet, vaut- ill'homme qui dispose, grâce au commerce, d'un capital qui ferait vivre un roi? En 1835 , le dividende d'une seule maison de commerce de Londres, a été de 200,000 £ pour une année. J'en connais une qui vend pour 1^,000 £ d'objets au comp- tant par jour. L'un des nombreux parteners d'une brasserie de la capitale, lire de celte entreprise Zi0,000 ^, année com- mune ; un fabricant de pianos de Londres a gagné en un an , tous frais payés, la somme de 90,000 £. Est-ce une aris- tocratie de l'argent, dites-moi? Parmi les jouissances qui s'achètent, y en a-t-il une que ces hommes ne puissent payer? Le noble de naissance dispose-t-il des forces prodigieuses que le seigneur suzerain de la richesse doit à l'accumulation du capital, à la puissance mécanique , à la rapidité de loco- motion , à la facilité d'acquérir et d'augmenter ses connais- sances industrielles? Qu'est-ce que l'aristocrate opulent au- jourd'hui , comparé à l'aristocrate de l'opulence ? Le Parle- ment s'ouvre à ce dernier; il a son hùlel dans le quartier noble, son château en province, fait son voyage annuel en Italie, prend les eaux de Bade ou dcTœplitz, possède un cui-

26 LA HAUTE CIVILISATION ,

sinier admirable, des salons splendides, des meubles coû- teux , et donne des repas magnifiques.

Que manque-t-il aux fêtes du marchand qui a construit sa fortune ou qui s'occupe à la construire? Le voici : un ou deux exclusifs, c'est-à-dire le petit nombre de personnes dont nous avons parlé, et qui font métier et gloire de ne dire que certains mots ; de ne se permettre que certains gestes et de n'aller que dans certaines maisons. La ligne de démarcatio}i s'établit sur des nuances misérables, sur de petites manières que l'on ne peut acquérir au comptoir ni à la bourse. Deux cohortes ennemies se disputent donc la préséance : l'une plus puissante en effet et plus active ; l'autre plus dédaigneuse et plus enviée. Quiconque n'a pas reçu des évènemens et de sa naissance la vraie éducation aristocratique , essaiera vaine- ment de franchir le cercle imaginaire de la vieille noblesse, le rempart d'airain dont s'entoure la noblesse de race. Les deux classes se rapprochent , mais pour se haïr, non pour se confondre. Le vrai noble est un petit roi qui a sa cour, son état de maison , 'ses flatteurs; qui ne voit que ses égaux, de- vant lequel on se prosterne, dont la parole est toujours écoutée. Il joue sur le velours ; son titre seul l'égale au plus puissant. Traité avec déférence par les hommes de sa classe , il leur rend égards pour égards. Sa vie n'est pas une lutte , mais une victoire. On lui pardonnera la profusion et l'étourderie , non l'avidité et l'avarice : on lui permettra d'intriguer, mais non de thésauriser.

La vie du marchand n'est pas la même. Il a le gain pour but; il combat àprement pour l'atteindre. Toutes ses con- versations sont des luttes d'intérêt ; qu'il soit honnête , c'est tout ce qu'on peut lui demander; généreux, il serait perdu. Le lucre, qui résume l'idée de toutes les jouissances posi- tives, l'absorbe entièrement. Son temps est précieux, Per- dra-t-il ses minutes qui sont de l'or? les dépensera-t-il en vaines causeries? en plaisirs élégans, mais coûteux? Sa mo- ralité ne sera pas pire, mais ses manières se sentiront lou-

SES PBÉTE>TIO>"S ET SES PRODUITS. S?

jours du magasiu et du comptoir. J'eus , à ce sujet , une con- versation assez piquante avec un voyageur célèbre :

« Jamais," me disait-il, je n'ai connu de marchand ou d'homme d'affaires qui fût ce que j'appelle comme il faut.

Permettez-moi de vous citer F. B., qui a un intérêt dans une maison de banque, et dont la courtoisie me semble parfaite.

C'est une erreur. La semaine dernière, j'ai dîné chez

lui; la veille j'avais dîné chez le marquis de S Pendant le

repas que ce dernier nous donnait, un jeune avocat trouva le lièvre excellent , et fit l'éloge le plus pathétique du gibier du marquis.

William (dit aussitôt notre hôte , en se retournant vers l'intendant), vous aurez soin d'adresser à M. Willby des lièvres de ma chasse et de les bien choisir. »

L'avocat reçut en etïet ses deux lièvres par semaine pendant toute la saison. Qu'aurait fait notre ami F. B., mon amphitryon du jour suivant? il aurait supputé la valeur des deux lièvres par semaine , et serait parvenu à ce résultat fort sage, que k shillings tous les huit jours équivalent à 10 ^, S shillings par an. « Monsieur, lui disait un jour son jardi- nier, nous avons deux fois plus d'abricots, de poires et de noisettes qu'il ne nous en faut; que dois-je faire de cela? Nous les vendrons, répondit-il aussitôt; combien cela peut- il rapporter? )) Le marquis n'eût pas manqué de dire : « vous

choisirez les plus belles pour M. le comte de et vous les

lui enverrez, etc., etc., etc. »

Telle est l'influence des habitudes : elle est inelîa cable." Les nouvelles idées libérales n'ont pu amener la fusion ou même l'alliance des deux principes. Le commerce a empiété sur la noblesse sans lui emprunter ses caractères distinctifs ; l'esprit de négoce a pénétré l'aristocratie sans lui donner les qualités du marchand. Les substances se sont mêlées comme dans une opération chimique, sans pouvoir se transformer en une substance homogène. Les classes supérieures se sont abais-

^ LA HAUTE CIVILISATION,

sées sans que les classes inférieures se soient élevées. Deux insolences contradictoires, celles des aïeux et celles de l'ar- gent ont levé la léte à-Ia-fois. Les leçons de la révolution fran- çaise ont été perdues. L'éducation a augmenté sans cesse la puissance des classes moyennes; des capitaux accumulés ont provoqué le luxe et précipité les hommes vers les jouissances rapides et passagères. La paix a réduit la valeur des objets et encouragé ce mouvement , on a vu naître un mode de société dont l'Angleterre n'avait pas eu d'exemples. Tout était bou- leversé sans changement apparent, sans secousse; mais tout chancelait dans les profondeurs sociales.

Les efforts des hauts commercans se sont dirigés alors vers l'imitation des classes nobles; imitation incomplète et impos- sible. Le commerce secondaire les a suivis de près. Observez la vie du jjoutiquierqui fait bien ses affaires : il quitte le comptoir pour se mettre à table , et le repas pour l'opéra ou le concert. Ses fils et ses filles sont élevés à-peu-près comme les enfans de l'aristocrate et du banquier. Les fils deviennent actifs , vigilans, méthodiques, intéressés, âpres; ils savent vendre et acheter, ils calculent, ils combinent; leur intelligence, aiguisée pour le coiiimerce, s'occupe peu de littérature et d'arts. Quand ils en parlent, ce n'est que jargon; la plupart se délassent au spectacle ou en dînant bien. Chez les femmes de la même classe vous trouvez infiniment plus de goût, de convenances : elles ne sont pas absorbées par le négoce ; elles parlent souvent trois ou quatre langues, et reçoivent des le- çons des mêmes maîtres qui ont formé les duchesses et les vicomtesses. Souvent ces maîtres cultivent les talens des femmes de boutique avec beaucoup plus de soin que ceux des femmes nobles. Ces dernières y apportent une patience qui tient à leurs habitudes , aux idées de la famille , à leur désir de briller : c'est leur seule distinction. Les artistes qui se trouvent plus de niveau avec elles, leur donnent des leçons plus profita- l)les. L'orgueil des gens de boutique est heureux de cette éduca- tion aristocratique: ils comparent exactement, soyez-en sûr, le

SES PRÉTENTIOAS ET SES PRODUITS. d9

goût du chaut et les gouaches de la marquise avec les œuvres et les talens des roturières.

« Comment peuvent-ils nous juger (disait un jour un jeune vicomte), eux qui déclament si misérablement et si vivement contre nous? Que savent-ils de nos mœurs et de nos idées?

Beaucoup plus que vous ne pensez , lui répondis-je. Vous parlez à la Chambre des Communes, et ils savent quelle est votre instruction, jusqu'où elle s'étend, elle s'arrête. Tls vous rencontrent dans le monde , et vous contemplent dans les lieux publics. Le détail de vos jours et de vos nuits est enre- gistré dans les journaux; vos noms et vos discours frappent sans cesse leurs oreilles. Ils vous connaissent mieux que vous ne vous connaissez.

L'aristocratie va se détruisant d'elle-même. Chaque profes- sion veut se hausser, est mécontente de la place qu'elle occupe, et aspire à une position supérieure. Une longue suite d'aïeux, des ancêtres héroïques, une richesse bien acquise par des services publics, par des exploits militaires, par la probité de la famille , commencent à tenir peu de place réelle , dans une société qui cède à l'influence démocratique. Deux valeurs servent maintenant de mesure à la capacité d'un homme : le mérite personnel et la fortune. Que l'homme de la classe moyenne se compare à l'homme de la classe aristocratique : qu'il place ses efforts persévérans, l'emploi habile qu'il a fait de ses ressources, et la lutte qu'il a subie , en face d'une oisiveté fri- vole et d'une incapacité altière : il se croit dégradé. Le mépris, l'envie, le mécontentement s'emparent de son cœur. Il n'y a plus de lien entre les subdivisions de la société. Tout devient marché , achat , pot-de-vin. Il s'agit de prendre tous ses avan- tages, de tromper, s'il le faut, mais surtout d'acquérir. Tout s'évalue, tout a son tarif. Yous pouvez vous ruiner ou faire fortune : faites fortune , le mérite sera prouvé. Qu'est-ce qu'un homme de talent pour nous aujourd'hui, si ce talent est pau- vre? Qu'est-ce même qu'un archevêque, si, au respect moral inspiré par sa profession , il ne joint ce respect beaucoup plus

LA HAUTE CIVILISATION",

solide, qui s'échelonne sur les degrés de cinq, dix et quinze mille livres sterling de rente?

Il y a trois cents ans, un monarque avait à peine des che- mises; son ameublement était splendide et incommode. Les carreaux de ses palais étaient jonchés de feuillages verts. II y a des marchands aujourd'hui qui possèdent plus d'or que ce petit souverain ne possédait de cuivre, et qui s'environnent de jouissances que son royaume entier n'eût pas achetées. Ainsi la richesse tend à détrôner l'aristocratie. s'arrêtera sa con- quête?

Nous avons des nobles qui peuvent dépenser mille livres sterling par jour. Récemment, le fils d'un fabricant de roues de carrosse, établi dans une ville de province , légua un mil- lion de livres sterling à son fils , brave officier de la marine royale. L'influence de ces exemples les rend plus fréquens; on cherche à concentrer l'opulence sur une seule têle , et à créer de grandes maisons. Un ministre réformateur convenait, l'autre jour : « qu'il fallait accorder au roi d'Angleterre une ce liste civile de deux mille livres sterling par jour, pour que « la majesté royale ne s'abaissât pas au-dessous des fortunes ce particulières. » L'administration et l'emploi de ces immenses revenus absorberont nécessairement un espace de temps, une somme d'attentions et de veilles qui seront dérobées aux travaux de la pensée , à l'amour des arts , aux recherches in- tellectuelles. Tout le monde ne ressemble pas au philosophe Cavendish, simple dans ses goiits, et peu soigneux de son immense fortune. Un jour, son banquier va le trouver dans son laboratoire de chimie, et lui dit :

ce J'ai àvous des sommes considérables et qui dorment depuis ce long-temps. Qu'en faire? Faut-il les garder ou les employer? ce Les employer?... Employez-les! » Et il retourna à ses fourneaux.

Complétons l'observation de ces phénomènes en descendant jusqu'aux classes inférieures. Savoir, c'est pouvoir, leur a-t-on ditj et cette leçon, ils la savent déjà par cœur. Il

SES PRÉTEWTIOISS ET SES PRODUITS. 41

leur a suffi , pour s'en assurer, de jeter les yeux sur la liste des ministres qui ont gouverné l'état depuis cent ans. Pitt, Blindas, Je>ikinson^Perceval,PeeI, Cannîng, Spnng-Rice ne se sont élevés que par la force de l'intelligence , non par l'influence de l'aristocratie. S'il n'est pas rare de trouver des filles de marchands sachant la musique , la peinture , le fran- çais et l'italien ; il est également commun de voir des artisans instruits et éclairés, lecteurs assidus des débats parlemen- taires , connaissant leur valeur, et sachant en user. La cou- science de cette importance ajoute à leur force. Ils n'ignorent pas que, dans beaucoup de circonstances, leur action est posi- tive et puissante , et ils l'augmentent chaque jour. Dans une de nos villes manufacturières, 'les ouvriers filateurs ne s'enten- daientpas sur ie salaire avec les manufacturiers. Il y eut procès : les chefs de la manufacture prièrent l'avocat choisi par les ou- vriers, de venir s'entendre avec eux, afin de connaître leurs intentions précises , leurs argumens et leurs preuves. L'avocat les écoute , rédige avec soin le résumé des propositions , le leur soumet, et le communique à deux des ouvriers princi- paux. Ces derniers emportent avec eux le document ; trois jours après, ils remettent entre les mains du conciliateur un exposé de leurs motifs, si net, si élégamment écrit, si fort de raisonnemens, malgré la simplicité énergique qui attestait l'authenticité de leur travail ; que les maîtres furent obligés de se rendre à ces raisons. Ils acceptèrent les conditions des ouvriers, et avouèrent que ces derniers avaient seuls posé la question sous son pointdevue véritable. Tout s'arrangea donc à l'amiable; chacune des parties adverses céda; depuis cette époque , la fabrique n'a pas cessé de prospérer.

Ce développement démocratique a été servi encore par le bill de la Réforme. Le respect des races s'éteint : on n'estime plus que la fortune, ou l'intelligence appliquée à l'acquisition de la fortune. Tout engage les membres de l'aristocratie à s'en- dormir et à s'énerver : tout siimule les classes moyennes et les porte à s'éclairer, à s'élever, à s'instruire. Ce qui m'éloune ,

tiS LA HAUTE C1VILISATI03V ,

ce n'est plus de voir ces dernières atteindre la considération et la puissance , mais d'observer l'énergie défensive de la no- blesse, sa résistance obstinée et le front menaçant qu'elle oppose à son ennemi. L'impulsion intellectuelle est immense et donne cependant des résultats médiocres. On sait tout et l'on ne sait rien ; l'ignorance est honteuse et le profond savoir devient rare. Dans toutes les subdivisions des connaissances humaines , vous trouvez tant de choses à apprendre , des con- quêtes si nombreuses à faire , un si grand amas de matériaux à remuer, que le courage vous manque. Souvent on s'en tient à une branche que l'on exploite , à un filon que l'on parcourt. Celui-ci approfondit les lépidoptères , ou donne toute sa vie à la connaissance des charançons. Tl y a des hommes que la machine à vapeur absorbe ; d'autres qui vivent dans l'élymologie et les racines saxonnes. Les hommes les plus remarquables sentent le besoin de ramener toutes les doctrines et tous les faits à quelques points généraux et culminans ; d'embrasser l'ensem- ble et de saisir les rapports. Ces derniers gravissent la mon- tagne et découvrent tout l'horizon; mais quel conp-d'œil d'aigle saisirait les délails, en se plaçant sur une cime aussi élevée?

Quant à la masse, elle parle de tout, mais superficiellement ; elle lit tout, mais rapidement : les mœurs deviennent douces et paisibles; mais la difficulté de gouverner s'accroît. Tous se civilisent et s'éclairent; on questionne, on interroge, on dis- cute, on s'informe. A peine laisse-t-on à ceux qui dirigent la société la liberté d'un seul mouvement; l'autorité suprême une fois détruite, on n'a, pour apprécier les choses, qu'un seul critérium: le caprice ou le jugement personnel. Plus de vérités acceptées; plus d'axiomes admis. La conversation est une arène ouverte à tous les paradoxes ; que dis-je? rien n'est paradoxe, puisque rien n'est vérité. On peut tout penser, tout dire et tout juger, reviser toutes les sentences et attaquer toutes les doctrines. De nouveaux casuistes éveillent sans cesse de nouvelles subtilités. Quel essor et quel mouvement donné

SES PRÉTESTIOKS ET SES PRODUITS. ft?f

à toutes les pensées ! quelle agitation brillante et confuse ! quelle fièvre de prétentions et de désirs ! Les esprits s'élan- cent vers tout ce qui les séduit; les âmes orgueilleuses de- mandent sans cesse de nouvelles jouissances de vanité ; peu de personnes désirent ou acceptent un poste tranquille , un emploi sérieux, une occupation grave et paisible. Il faut marcher toujours et marcher vite : ainsi roulent, avec une énergie et une précipitation qui s'accroît sans cesse, les flots d'une civilisation dont la pente est plus rapide et le cours plus violent, à mesure que les siècles s'enfuient.

Le résultat le plus singulier de la situation, c'est que chacun, par ses lumières et surtout par ses désirs , est de deux ou trois degrés au-dessus de la situation qu'il occupe. Tout le monde veut obtenir le gros lot dans la loterie de la vie humaine. Cette fille aux pieds lourds, aux larges mains, au dos voûté, aux yeux louches, à la taille difforme, apprend le piano , la com- position , la peinture , peut-être l'algèbre , pour épouser un lord et avoir sa calèche : c'est une roturière, et sa famille n'a jamais possédé 200 livres de rente. De là, cette population de vieilles tilles qui encombre l'Angleterre ; vous en feriez une co- lonie. Qui mariera sa fille à un homme de mérite, mais pauvre? Personne. On attend : les heures entraînent les années , et la fille ne se marie jamais. Une telle organisation sociale est fé- conde en mécontentemens, en douleurs secrètes; celte loi de progression, à laquelle tout le monde obéit, au lieu d'ap- porter la paix et la vertu , amène avec elle les soucis et les vices. Que les philosophes essaient de résoudre cette énigme douloureuse.

Il est certain que l'homme aujourd'hui se fatigue davantage et qu'il ne vit pas moins, comme si le métal dont il est fait s'usait bien plus encore par la rouille que par l'activité, par l'oi- siveté que par l'emploi. Il n'est pas sûr que la situation morale de l'homme soit devenue meilleure ; mais les arts de la vie , la partie matérielle de notre existence se sont merveilleusement développés. Nous pouvons être moins heureux , plus inquiets ^

Uh LA HAUTE CIVILISATIO',

plus ennuyés, mais, assurément, nous vivons mieux; notre coucher esl plus doux ; nos voitures sont mieux suspendues ; nos jouissances physiques ont augmenté. Les masses se diri- geant vers un même but, tandis que les individus consacraient toute leur énergie à l'accomplissement d'un devoir spécial , ont donné au bien- être une progression gigantesque.

En 1688, le revenu de la nation s'élevait à 43,000,000 =£; en 1812 , Colquhoun l'évaluait à /i20,000,000 ; il est probable- ment aujourd'hui de plus de 620,000.000. Davenant, sous le règne de Jacques II , portail rimpôl à 2,000,000 ^, et ajoutait que le commerce et les manufactures n'étaient pas capables de soutenir un plus lourd fardeau. Vers la fin de la dernière guerre , notre impôt montait à hO fois cette somme ; nous en avons supprimé la moitié, et le pays semble plus mécontent qu'il ne l'était alors. Contradiction apparente : un impôt léger semble très pesant à une nation gênée dans ses aflaires j un lourd impôt n'est rien , quand l'argent surabonde ; c'est la richesse superflue qui doit fournir l'impôt, ce A l'époque de la révolution de 1688 (comme le dit fort bien Sinclair), on fai- sait plus de tort au peuple en lui demandant un seul shilling par livre sterling, qu'aujourd'hui en le privant de quatre shil- lings sur la même livre. « C'est qu'à l'époque dont nous par- lons, tout l'argent d'un citoyen était consacré aux nécessités de la vie ; l'impôt l'obligeait à une privation réelle : aujour- d'hui la privation est factice et la souffrance à peine sentie. Si l'on se plaint, c'est surtout à cause de la propagation des nouvelles doctrines, qui font regarder tout gouvernement comme un voleur et toute administration comme spoliatrice ; c'est aussi parmi nous une suite de ces vieilles haines reli- gieuses que rien n'a pu éteindre. « Pourquoi (demande, avec assez de raison, le Dissenfer) serais-je forcé de payer un ministre anglican, dont les doctrines me sont odieuses et qui ne me sert à rien? »

L'éducation tant vantée aujourd'hui , si généralement répan- due, qu'a-t-elle produit? Elle a, comme nous l'avons vu plus

SES préte:vtio]vs et ses produits. Û5

haut, augmenté la somme d'intelligence et la décence exté- rieure des classes secondaires. C'est le seul résultat visible de ce grand mouvement civilisateur. La force est remplacée par la ruse; on est plus cauteleux et moins hardi. Jusqu'à ce jour cette diffusion des connaissances a augmenté l'as- tuce et les ressources dés derniers rangs, répandu l'envie , îe mécontentement et la rage dans la classe immédiatement su- périeure; enfin elle a accompli cette désunion fatale de tous les rangs sociaux. J'avoue la puissance delà presse , mais je ne conviens pas qu'elle soit toujours salutaire. Je crois pouvoir affirmer qu'un capital de cent mille livres sterling alimente à Londres la publication de livres obscènes, avec gravures dignes de ces livres, qui se vendent très bon marché, et qui plaisent surtout à la classe dont je viens de parler et dont ils achèvent l'éducation.

L'intelligence étant un pouvoir et la fortune un but, des multitudes de demi-savans deviennent auteurs; un grand nombre de fdles de marchands et d'artisans , élevées au-des- sus de leur état, se font institutrices, dames de compagnie, gouvernantes, romancières. Le grand nombre de femmes élevées pour les arts libéraux, et réduites par leur défaut de fortune à chercher des moyens d'existence dans leui-s con- naissances personnelles, encombrent la roule commune elles se jettent. J'ai connu des institutrices à qui l'on don- nait cent livres sterling par mois ; j'en ai connu d'autres à qui l'on donnait à peine la table et le logement, et qui ne se trouvaient pas ainsi au niveau d'un bon domestique. Elles ne pouvaient s'empêcher de comparer leur situation avec leur savoir, leurs prétentions avec leur éducation. Quelle amer- tume répandue sur leur vie par un si douloureux contraste ! La sensibilité s'exalte , la fierté s'accroît , les espéran- ces sont brillantes; bientôt la vie devient obscure pour elles; l'ennui, la consomption, le dégoût les saisissent. Ré- sultat terrible de l'état de société nous sommes, que ces multitudes de méconlens enfantés pour la dispropoition entre

[l6 LA HAUTE CIVILISATION,

les nécessités et les désirs, entre le passé et le présent.

J'attribue aussi beaucoup d'influence au défaut de lien «ntre les maîtres et les domestiques , entre les subalternes et les chefs. Ceux-ci paient et commandent, ceux-là reçoivent et obéissent ; mais l'autorité morale est détruite , la con- fiance et la surveillance n'existent plus. Adieu à ce dernier débris de la vie patriarcale. Le fermier lui-même vil séparé des gens qu'il emploie. Le marchand s'isole de ses apprentis; cette chaîne importante et morale une fois rompue, les hommes voués à la domesticité ne sont retenus par rien ; leurs heures de loisir sont libres et consacrées au vice. De cette insolence, ce dédain pour les convenances et les devoirs, ces déprédations, cette violence qui caractérise la classe dont nous parlons. On la voit la première dans la liste des délits; l'indifl'érence du maître engendre l'incon- duite du serviteur. Beaucoup de domestiques sont fort in- struits, si vous prenez le mot instruction dans le sens vul- gaire; mais cette instruction n'est rien sans les agens moraux qui la développent et la rendent profitable ; au lieu d'appor- ter un bénéfice, elle apporte un dommage; au lieu d'être utile, elle est dangereuse.

Si le domestique s'éloigne du maître par l'insubordination, il s'en rapproche par le costume. Tout le monde est vêtu de la même manière. On ne peut deviner la place occupée par chacun des membres de la société. La grande fécondité de la production jette sur le marché une foule de vêtemens de ha- sard , presque neufs encore , que le peuple rachète , et qui , des épaules d'un prince passent sur celles d'un roturier ; aussi le rang, dans la société actuelle, se trahit-il bien moins par le costume , que par la manière de le porter. Il y a des femmes de chambre que l'on ne distingue pas de leurs maîtresses. Tous les jours on lit dans les feuilles publiques : «Une jeune personne, très bien mise, vient d'être arrêtée par la police; elle est soupçonnée de vol ou de recel. « Le dimanche , toutes les classes qui se coudoient dans Hyde-Park, sont habillées de

SES PRÉTEKTIOSS ET SES PRODUITS. W

la même manière. L'élégance de la parure, le choix du costu- me, exercent sans aucun doute une influence heureuse sur les mœurs et les idées. Elles s'adoucissent; on est plus sociable, moins rogue, plus disposé à plaire. Je n'imagine guère un homme qui boxe en manchettes de dentelles et en gilet de satin, ni une femme qui crie comme une harengère sous la mantille de blonde qui couvre ses épaules. La recherche du costume sympathise bien mieux avec l'artifice et l'escroquerie qu'avec le meurtre et la violence ; aussi les vices qui éma- nent de la force brute sont-ils bien moins fréquens aujour- d'hui que ceux qui ont pour mobile l'astuce et la perfidie. ce On désire beaucoup et l'on obtient beaucoup » selon la dé- finition que Burke adonnée du bonheur public. Mais aussi, pour balancer cet avantage, faut-il ajouter que l'on vole beaucoup; et les progrès du commerce et de l'esprit de lucre sont loin de corriger celte tendance.

Quel est le résultat définitif? Une amélioration morale jus- qu'ici fort incertaine; un développement intellectuel incon- testable, mais qui s'applique aux soins de la fortune bien plus qu'à la philosophie et à la culture des arts; l'accrois- sement incalculable des richesses et de la marche tou- jours progressive que l'industrie, le bien-être, le commerce, les jouissances , les voluptés ne pourront manquer de suivre. Plusieurs écrivains modernes, frappés de cette marche as- cendante, ont tracé le portrait de l'avenir sous des couleurs tellement riches, que l'éclat et la magnificence des tableaux delMartin auraient peine à les égaler. Récemment, M. Mor- gan, dans un roman intitulé la Révolte des Abeilles, a fait l'utopie complète des âges futurs tels que l'industrie doit les faire un jour. Les ressources de la magie n'ont rien de plus brillant que cette magie naturelle , résultat des efforts et des capitaux de plusieurs siècles ; mais plus la condition physique de l'homme aura été améliorée , et plus il deviendra nécessaire d'augmenter sa moralité. Jusqu'ici, en multipliant notre ca- pacité de jouissances, on n'a pas trouvé le secret de faire sui-

48 LA HAUTE CIVILISATION, ETC.

vre une proportion égale à notre capacité de bonheur. Caries jouissances sont une excitation , non un état permanent ; une fièvre, non un état de sanlé. Plus l'homme s'enivre de ce breuvage, plus il offre de prise aux douleurs de la vie. Plus on lui a donné , plus il exige ; et si l'instrument musical qui se trouve garni de cordes innombrables, donnant des vibra- tions plus multipliées , garde moins facilement l'accord ; on peut dire aussi que la société nouvelle , possédant beaucoup plus de ressources, offre à l'homme politique et au philo- sophe un phénomène beaucoup plus complexe et plus diffi- cile à résoudre.

{New-Monthhj Magazine.)

LE GÉNÉRAL ARNOLD

ET LE MAJOR ANDRÉ.

SCÈ^'ES DE LA GUERRE DE l'iNDÉPENDANCE AMERICAINE.

La guerre de l'indépendance américaine n'a pas offert de plus intéressant épisode que la condamnation et la mort de ce malheureux André , major anglais qui , pénétrant dans les lignes américaines , trama , de concert avec un des généraux de l'Union, un complot contre celte république. Livrer au roi d'Angleterre une position très forte qui aurait pu dé- cider du sort de toute la campagne , tel était le plan d'Ar- nold : le traître se sauva, l'innocent périt. Arnold, générai américain, mourut tranquille et méprisé ; André, qui avait

(i) Note du trad. La plupart des historiens qui ont essayé l'explicatioQ de cet épisode de la guerre de l'indépendance américaine, lui ont laissé quel- que chose de vague et de mensonger. Il a fallu que beaucoup de temps s'é- coulât pour qu'un historiographe américain , voué à ce genre de recherches, Jared Spcuks, consullant les archives de plusieurs provinces et les souvenirs de quelques contemporains, vînt éclairer d'une lumière complète les faits de cette tragédie caractéristique. Il rend justice entière au livre publié en l'rance sur le même sujet par M. de Marbois; et il avoue que l'excellent esprit de ce judicieux écrivain a disposé habilement tous les faits qui lui étaient connus. Il ajoute que plusieurs particularilés précieuses ont lui échappei-, et que les papiers de Washington et les minutes des interrogatoires subis par André et par John Smilh, son complice, pouvaient seuls fournir à l'histoire ks éclaircissemens qui lui ont manqué jusqu'ici.

VI. SÉRIE. 4

LE GÉNÉRAL ARNOLD

voulu servir sa pairie et qui était resté fidèle à sa bannière , fut condamné à mort et pendu.

Bénédict Arnold, descendant de l'une des familles colo- niales les plus estimées, a laissé un nom en exécration en Amérique. Second fils de Bénédict Arnold, riche négociant de Norwich , dans le Connecticut , il donna de bonne heure des indices du caractère qui devait distinguer toute sa vie. Sournois , irritable , implacable , cherchant ses jouissances dans le mal, d'un égoïsme que rien ne pouvait fléchir, et que le blàme ou le mépris n'épouvantait pas; il ne sympa- thisait (disaient naguère encore les anciens habitans du pays) ni avec le bonheur, ni avec la joie de ses semblables. Les anecdotes minutieuses que l'on s'est plu à recueillir sur son compte, depuis l'époque ce nom, auparavant obscur , s'est environné d'une célébrité fatale, révèlent la mauvaise nature d'une âme étrange et peu commune. Sa mère, ne sachant que faire de lui , le mit en apprentissage chez deux pharmaciens associés, nommés Lalhrop. Son plaisir était de semer, dans la rue qui conduisait à une école , des fragmens de vitres et de bocaux brisés, afin que les enfans, en passant par là, se déchirassent les pieds. Pour lui, debout sur la devanture de la boutique, il les regardait en riant. Si, dès cette époque, il jouissait des souffrances de ses camarades , il ne s'épar- gnait point les fatigues et les dangers de l'audace la plus téméraire. Souvent on le voyait se suspendre aux roues d'un inoulin à eau, en suivre l'évohuion rapide, et plonger dans l'onde écumanlc pour reparaître aux rayons du soleil.

Une situation étroite et paisible ne pouvait convenir à cette organisation violente. Dégoûté de tout ce qui l'entourait, détesté de ses camarades et de ses supérieurs , il s'enrôla dans la milice, et partit à seize ans sans avertir personne. Sa mère était veuve : la douleur que lui causa la disparition de son fils fut vive , et elle alla supplier le ministre de l'é- glise presbytérienne, à laquelle elle appartenait , d'intercéder en sa faveur, et de lui faire rendre son fils. On parvint à

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rompre cet engagement , et le jeune Arnold fut reconduit chez sa mère. 11 la quitta de nouveau, un an après; rejoignit l'ar- mée, se trouva en garnison lour-à-tour à Ticonderoga et dans d'autres forteresses des frontières; puis, fatigué d'une vie régulière dont la discipline l'astreignait à des lois trop dures , il revint à Norwich MM. Lathrop accueillirent de nou- veau le déserteur. Cependant, sa mère, femme d'esprit et de cœur, devinait la destinée de Bénédict : elle mourut, vivement affligée par ces prévisions d'une âme maternelle; heureuse peut-être de mourir sans assister au spectacle de cette carrière d'ambition et d'exploits sans gloire, de témé- rité sans honneur et d'immoralité profonde que devait cou- ronner l'infamie.

A peine eut-il perdu sa mère , Arnold s'établit en qualité de pharmacien à Nevv-Haven , et se lança bientôt dans les en- treprises les plus hasardeuses que son activité et son audace appelaient avec impatience. Il acheta des navires , se char- gea de transporter aux Indes-Occidentales des marchandises , des chevaux, du mobilier; sovUeva partout une nuée d'enne- mis que justifiaient son humeur impérieuse et son iniquité naturelle ; se battit en duel avec un Français, et finit sa car- rière commerciale par une banqueroute qui imprima sur sa réputation une flétrissure odieuse. A peine cette banqueroute était-elle déclarée, il rentra dans les affaires et se fit remar- quer comme auparavant par son audacieuse violence, son mépris de toute justice, ses démêlés perpétuels avec les hommes qui avaient des rapports avec lui, et son impu- dente déloyauté.

Arnold avait les qualités de ses vices, et son courage éga- lait sa violence. Un jour qu'il conduisait, vers le navire il devait les embarquer , une troupe de bœufs, de chevaux et de taureaux, un taureau presque sauvage, effrayé peut-être par le bruit de la marée, quitta tout-à-coup ses camarades et se mit à fuir le long du rivage. Arnold monte à cheval, poursuit le taureau , le rattrape, descend, saisit l'animal fu-

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rieux par les narines, et le coniraint à le suivre jusqu'au vaisseau. Si la venu morale eût égalé le courage d'Arnold, il eût honoré sa patrie; mais la force brutale régnait seule dans son âme ; Arnold ne fut qu'un brigand hardi et rusé.

La révolution éclate et tous les citoyens se lèvent. En 1775, ArnoM , commandant ime compagnie des gardes du gouver- neur, organisée à New-Haven, se trouvait à la tête de cin- quante-huit hommes. La bataille de Lexinglon donna le signal de l'indépendance; à peine celte nouvelle fut-elle parvenue à IVew-Haven, toutes les cloches sonnèrent; et Arnold, dont cet événement flattait le courage et les espérances , rassem- bla le peuple sur la pelouse de la promenade, lui adressa une de ces harangues patriotiques qui sont à l'usage des ambitieux , et commanda le mouvement révolutionnaire de sa contrée. Pour se procurer des armes, il fallut menacer les magistrats de briser les portes des magasins et s'emparer de ces armes. On se porta rapidement à Cambridge , rendez- vous général des milices américaines. Arnold savait qu'un plan avait été formé par quelques citoyens de Hartford pour surprendre Ticonderoga : il n'ignorait aucun des détails de ce plan. S'emparant d'une idée, qui n'était pas à lui, il se présenta au comité de sûreté générale de Massachussets, en développa les dispositions avec beaucoup de chaleur et de force , fit valoir les ressources dont il disposait , les moyens qu'il voulait employer; et reçut, le 3 mai, le titre de colonel, avec la commission de recruter dans les provinces occiden- tales les hommes nécessaires à son expédition. Il devait laisser une petite garnison à Ticonderoga , dès que cette forteresse serait prise; puis amener à Cambridge tous les canons et tous les mortiers dont il se serait rendu maître.

L'armée américaine avait le plus grand besoin de ces se- cours. ]Mais l'ardeur du nouveau colonel, son ambition et ses espérances se trouvèrent singulièrement déçues , lorsqu'il apprit qu'on l'avait devancé. Les montagnards du Berkshire, les hommes du Connecticul et les soldats du général Easlon

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s'étaient déjà mis en marche vers le lac Champlaiu pour sur- prendre Ticonderoga. L'audace d'Arnold triompha de tout : accompagné d'un seul domestique, et n'ayant pas encore eu le temps d'assembler des recrues, il se présenta au quarticf général, exhiba ses papiers et réclama le commandement des troupes. Celte prétention, qui résultait d'une fraude et qui s'appuyait sur une usurpation, eut peu de succès. Arnold, profitant des renseignemens qu'il s'était procurés et du plan dont il avait pénétré le secret, espérait devenir chef de l'ex- pédition ; on se révolta contre cette espérance. Les monta- gnards, qui formaient la majorité des troupes, étaient trop attachés à leur commandant Ethan-Allen , pour souffrir qu'on lui enlevât une part de sa gloire, une portion de son autorité : tous les soldats se refusèrent à suivre le nouveau chef. La gar- nison se rendit avec armes et bagages; et Arnold entra dans le fort presque en même temps que le commandant Ethan- Allen, comme s'il eût voulu rappeler ainsi ses prétentions et réclamer le titre arraché à sa vanité blessée. Mais à peine le succès eut-il couronné l'expédition , il renouvela ses tenta- tives; ce il était, disait-il, le seul officier auquel on dût obéir, le seul qui eût un titre légal à faire valoir. » Une résolution solennelle du grand conseil de Massachussets confirma le commandement d'Eihan-AUen.

L'inquiétude , le besoin d'action et la soif du pouvoir qui caractérisaient Arnold se déployèrent de nouveau. Il pro- lesta contre la décision du conseil , adressa une plainte en forme à la législature du Massachussets ; réunit environ cin- quante hommes , créa deux capitaines , s'empara d'un schoo- ner , l'équipa ; descendit le lac jusqu'à Saint-Jean , surprit la garnison, fit douze prisonniers, brûla cinq bateaux an- glais, s'empara de quatre autres, confisqua tout ce qui se trouvait dans le fort, et revint avec ces dépouilles à Ticonde- roga. Il rencontra sur son passage le colonel Ethan-Allen, qui avait eu l'idée de la même expédition , mais dont les mou- vemens avaient été moins rapides , et qui n'avait pas même

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aperçu de loin le fort que son rival venait de prendre.

Le commencement d'une révolution favorisait l'audace et l'ambition d'Arnold. Le plus brave et le plus hardi, en de telles circonstances, n'attend pas que le pouvoir lui soit donné; il s'en empare. Il plut au capitaine Arnold de se créer ximiral de la flottille du lac Champlain. Avec cent cinquante hommes , un schooncr , un sloop et vingt ou trente bateaux , il prit position près de Crown-Point , nomma des capitaines , arma ses navires et disposa en maître des ressources qu'il s'é- tait attribuées. Ces efforts en faveur de la liberté nationale étaient peu appréciés de ses concitoyens. On était surtout blessé de son arrogance impétueuse, de son mépris pour la discipline, et des moyens impudens qu'il employait pour acquérir le pouvoir. Aux États-Unis , la probité civile a toujours été plus estimée que le pouvoir militaire. De nombreuses plaintes , adressées aux magistratures repré- sentèrent Arnold comme un usurpateur audacieux , un homme sans scrupule, sacrifiant les intérêts publics à son intérêt; avide, sans principes et que rien n'arrêtait. Depuis cette époque , on n'accorda plus aux sollicitations d'Arnold que des réponses froides et presque dédaigneuses. Le ressen- timent et l'amertume germèrent dans cette àme vindicative. Le Massachussets et leConnecticut, qui se disputaient l'hon- neur de garder les postes conquis , arrangèrent leurs diffé- rends , et s'entendirent pour placer sous les ordres d'un seul et même officier , nommé par le Massachussets , les troupes destinées à celte expédition et envoyées par le Connecticut. Arnold voyait ainsi toutes ses prétentions déçues , toutes ses espérances frustrées.

Alors son active énergie conçut un autre plan qu'il ne tarda pas à soumettre au gouvernement fédéral. Depuis long-temps jl avait des rapports avec le Canada , dont il connaissait bien les localités. Cinq cent cinquante hommes seulement, de troupes anglaises , commandés par le général Carleton , étaient disséminés dans différens postes. Arnold, lié avec

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plusieurs personnes domiciliées à Montréal et à Québec, en- tretenait des relations avec elles : il demanda deux mille hommes pour accomplir la conquête du Canada. jN^on-scule- ment ses ouvertures furent accueillies avec froideur; mais trois membres de la législature de Massachussets furent chargés de demander au commandant Arnold compte des munitions, des bagages, des armes, dont il s'était emparé, et de soumettre à la plus exacte révision tous ses actes et tousses déboursés! Lui qui avait espéré voiler sous les ap- parences de l'intérêt public , les illégalités qu'il commettait et les usurpations auxquelles le poussait son caractère ; lui qui avait espéré faire plier ses concitoyens et tout conquérir par la force 1 II traita sans respect et sans ménagement les mem- bres de ce comité d'enquête.

« Qui m'accuse, leur demanda-t-il? pourquoi venez-vous examiner ma conduite? Vos investigations présupposent des soupçons injurieux que rien ne justifie. Quant à ma capacité elle est prouvée ; ne m'a-t-on pas jugé digne du litre dont j'ai été investi ? J'ai déboursé pour le service public une somme de plus de mille livres sterling. J'ai pris des engagemens oné- reux. Je ne me soumettrai pas à l'humiliation de laisser un officier plus jeune que moi prendre ma place. Je donne ma démission. » Elle fut acceptée; et, de retour à Cambridge, Arnold obtint le paiement des sommes qu'il prétendait avoir déboursées : mais plus d'un soupçon fâcheux l'atteignit.

Ce fut alors que le génie sagace de "Washington essaya d'employer les talens militaires d'Arnold. Cette espèce d"hé- roïsme aventureux, violent et hardi qui le distinguait ne devait pas rester inactif. Pendant que le général américain Schuyler, faisait une incursion armée dans le Canada , Arnold, à la tête de onze cents hommes effectifs , remonta la rivière Kennebec , et traversant le désert de l'Est se dirigea vers Québec. L'ex- pédition était dangereuse; il fallait remonter un courant impétueux, et faire pénétrer plus d'un millier d'hommes avec leurs armes et leurs bagages , à travers une contrée sau-

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vage, désolée, sans ressources, entrecoupée de cataractes et de rapides. Si Arnold ménagea peu les fatigues et la vie de ses soldats, du moins ne manqua-t-il pas de dextérité, de prévoyance et d'audace. Il s'était procuré le journal manus- crit d'un officier français, nommé Monlrésor, qui, quinze années auparavant, avait parcouru la même route. Les pro- visions étaient en petit nombre : on ne pouvait avancer sans une extrême fatigue; partout on rencontrait des Indiens hostiles : il fallait marcher dans l'eau jusqu'au genou, en portant de lourds bagages. Arnold écrivait à Washington : (c Vous nous prendriez pour des animaux amphibies : tant il ce faut passer d'heures et dépenser d'efforts pour lutter contre « les ondes. » Ces obstacles n'arrêtent pas la persévérante activité d'Arnold. Sept de ses bateaux périssent avec tout leur bagage; mais il franchit le Saint-Laurent malgré une frégate et un sloop anglais qui stationnaient pour intercepter le pas- sage ; puis, gravissant le précipice de la Pointe-Levy, la petite troupe d'Arnold se trouve en face de Québec.

Courage, résolution, prévoyance, lutte obstinée contre tous les obstacles : voilà ce qu'on doit admirer dans la conduite de ce chef qui , avant d'être un infâme , fut un hé- ros. Cependant sa jonction avec Schuyler n'était pas opé- rée. Des troupes fraîches étaient arrivées de Sorel et de Terre-Neuve à Québec : dix-huit cents hommes défendaient la ville. Les dispositions des habitans étaient-elles favora- bles aux Américains? On en doutait. Arnold s'avisant d'un expédient singulier, fit ranger en bataille sa troupe en face des murailles; trois fois les acclamations des soldats atti- rèrent l'attention des habitans. Il espérait que la garnison , ouvrant les portes de la ville, pour faire une sortie, laisserait le champ libre aux citoyens qui se mêleraient aux troupes assaillantes ; erreur. Les portes ne s'ouvrirent pas , et l'on ne répondit qu'à coups de canon. Les habitans de Québec n'a- vaient pas vu sans épouvante ce phénomène singulier : un corps de troupes réglées , arrivant du désert ; phénomène que

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l'imaginalion grossissait encore , et dans lequel leur supersti- tion voyait une preuve signalée de la vengeance divine.

Mais la terreur inspirée par les honimes de fer, comme on les appelait, ne dura pas long-temps; les Quebeckiens se rassurèrent. En effet , toutes les cartouches de la petite armée étaient mouillées , la plupart des armes hors de service. Il fallut se replier vers la Pointe-aux-Trembles, et attendre l'ar- rivée du général américain Montgoramery , qui se trouvait à Montréal. La mort de Léonidas, si vantée par l'héroïque antiquité, n'atteste pas un dévoùment plus beau et plus com- plet que celui du général américain. Nous n'entrerons pas dans le détail circonstancié de cette attaque ; c'est de la vie et des actes du général Arnold qu'il s'agit. Pendant qu'une balle l'atteignait à la jambe , le général ^lontgommery péris- sait près du Cap Diamant. Trois ou quatre cents Américains restèrent prisonniers : huit cents hommes seulement, en comp- tant le régiment canadien de Livingston , qui venait de se rallier aux troupes américaines obéirent à Arnold qui, malgré la rigueur de l'hiver, s'obslina à bloquer la ville. La neige tombait à flots pressés; les assiégeaus manquaient de tout, et si les Canadiens eussent voulu mettre la moindre vivacité dans leur attaque , rien n'eût été plus facile que de détruire cette petite troupe.

Arnold, tout en suscitant par sa hauteur et ses mauvais procédés l'irritation des soldats , avait montré quelques- unes des qualités du chef d'armée : de l'énergie, de l'audace. Le congrès le nomma brigadier-général, et lui envoya de DOiivelles troupes , approvisionnées de tout ce qui était né- cessaire pour braver la rigueur d'un climat glacé. On con- struisit des remparts de glace avec de la neige que l'on pétrit en forme de muraille, et sur laquelle on versa de l'eau qui , saisie par le froid , devint dure comme la pierre. Certes , si l'on ne considère que la bravoure et l'habileté, Ar- nold avait bien mérité de la patrie. ^lais partout il se trouvait , on se plaignait à juste titre du peu de sûreté de

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son commerce et de sa déloyauté dans les transactions. Com- mandant en chef le siège de Québec , il est obligé de se dé- mettre de son commandement; à Montréal, il frappe des réquisitions illégales, et le général Gates, sans l'excuser, déclare seulement que, par son intrépidité et son adresse, cet homme a su devenir nécessaire. Le major Brown accuse pu- bliquement Arnold de vol et de prévarication ; et Arnold , exposé à tant d'attaques; devenu un objet de haine pour ses compatriotes et ses camarades , ne cherche pas à provoquer un examen public de sa conduite. La force et le succès étaient tout ce qu'il semblait chercher ; sa gloire et sa fortune lui paraissaient devoir grandir au milieu delà haine publique. Son dédain pour les hommes, son indifférence de l'opinion, sa misanlropie amère devenaient plus intenses, à mesure que ses propres fautes aggravaient l'animosité de ses concitoyens; mais le général en chef protégeait cet homme d'exécution , dont il sentait l'utilité dans des circonstances si critiques.

Il s'agissait alors d'arrêter les mouvemens des troupes an- glaises sur le lac Champlain, et d'armer une flottille à cet effet. Un sloop, trois schooners et cinq gondoles se réunissent à Crown-Point, sous le commandement d'Arnold. L'unique in- struction qu'il eût reçue , c'était de ne pas dépasser l'île aux Tertres et de stationner dans un détroit fort resserré, les eaux sont captives avant d'aboutir au lac : là, le général devait se tenir sur la défensive et repousser toute agression. Parvenu à Windmill-Point , il trouva l'île aux Tertres déjà occupée par l'ennemi. Arnold s'arrête à Windmill-Point et dispose ses vaisseaux en ligne à travers le lac , pour arrê- ter le passage de toutes les troupes ennemies qui pourraient se présenter. Peu de jours après , ceux de ses soldats qu'il avait envoyés à terre furent attaqués par une troupe d'In- diens , et Arnold sentit la nécessité de choisir un autre poste d'où il lui fût possible d'exercer sur l'ennemi une exacte sur- veillance, sans être inquiété. Il alla jeter l'ancre, d'abord huit milles plus bas, près de l'île Lamolte, puis entre l'île

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Valcourt et la rive occidentale du lac. Il avait reçu des ren- forts; son escadre se composait de trois schooners, de deux sloops, de trois galères et de huit gondoles. Mais bientôt la flotte ennemie se mit en marche et les vedettes annoncèrent que l'on découvrait au loin un vaisseau à trois mâts , deux schooners, un radeau, deux gondoles, vingt chaloupes canon- nières, quatre bateaux plats et quarante-quatre autres bateaux d'approvisionnemens. Les vaisseaux anglais portaient sept cents hommes; une telle inégalité de forces promettait peu de succès aux Américains , qui n'avaient pour eux que leur bra- voure et leur position. L'action fut chaude; et malgré leur supériorité , les Anglais , après avoir nourri un feu très vif, de midi à cinq heures, quittèrent le combat. Arnold était resté à bord de la galère le Congrès, qui avait beaucoup souffert et qui , le grand màt fracassé et tous les agrès dé- truits, traînant à peine son débris mutilé, faisait eau de toutes parts. La galère fVmhington n'était pas en meilleur état : son premier lieutenant avait péri; son maître et son capitaine étaient blessés. L'une des gondoles avait disparu ; l'autre avait perdu tout son équipage. Faute de canonniers, Arnold lui-même avait pointé tous les canons du schooner ; le nom- bre des blessés et des morts était effrayant; mais on s'était défendu avec honneur. Les officiers, réunis en conseil, décla- rèrent que la prudence ordonnait de se replier sur Crown- Point. Encore fallait-il échapper à la ligne de vaisseaux anglais qui occupait tout l'espace situé entre l'île et le milieu du lac. Les ténèbres et une brise nord favorisèrent cette manœuvre Ixardie ; et avant l'aurore , la galère mutilée d'Arnold, servant d'arrière-garde à la flottille américaine désemparée, avait traversé toute la ligne anglaise, remonté le lac, jusqu'à douze milles au-dessus du lieu du combat, et mouillait à l'île Schuyler.

Les navires anglais avaient moins souffert. Le lendemain matin, le général Carlelon, mettant toutes voiles dehors atteignit la %d\iiVQ Washington , qui, après une courageuse

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défense, finit par se rendre. La galère le Congres, montée par Arnold, soutint, pendant quatre heures consécutives, avec le plus héroïque courage, le feu d'un vaisseau de dix- huit canons, d'un schooner de quatorze et d'un autre de douze. Ce n'était plus qu'une carcasse noircie, qui flottait au hasard et sans guide. Sept embarcations ennemies assiégeaient la galère ruinée ; Arnold ne perdit pas courage , fit pénétrer son navire et les quatre gondoles qui lui restaient dans une crique, les échoua et y mit le feu. Pendant que les hommes placés sous ses ordres se jetaient à l'eau, le mousquet à la main, toujours inquiétant l'ennemi de leur feu; Arnold, le dernier sur la galère, attendait le moment l'incendie se- rait assez complet pour lui permettre de se retirer. 11 quitta enfin son poste et alla rejoindre ses hommes, qui, postés sur le rivage, après y avoir planté le drapeau américain, semblaient défier encore l'ennemi qui avait désemparé leur navire. La petite flottille était en flammes; la mousqueterie ne cessait de retentir; et celte retraite honorable pouvait encore passer pour une victoire. Depuis le commencement jusqu'à la fin de l'action , Arnold avait déployé un courage incontes- table ; et si le reste de sa vie eût répondu à ce noble com- mencement, l'histoire aurait enregistré la retraite de l'île Schuyler parmi les plus belles actions militaires.

Après tout , c'était une défaite : Arnold traversa les bois , revint à Crown -Point avec ce qui lui restait d'hommes, échappa heureusement à de nombreuses embuscades d'In- diens et arriva , le soir même, à Ticonderoga, il trouva le reste de sa flotte. L'entreprise avait manqué ; mais était-ce la faute d'Arnold? Pouvait-elle, devait-elle réussir? N'était-ce pas assez de prouver aux troupes anglaises la bravoure et l'énergie des Américains? assez de leur montrer que la nou- velle république ne se laissait effrayer par aucun péril? L'in- térêt populaire ne s'y trompa pas; la réputation d'Arnold augmenta. Sans conquérir l'estime dont les défauts de son caiactère le privaient , et l'alTection qu'il avait toujours dé-

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daignée, il s'éleva, dans l'armée , à un degré de considération que méritaient , en effet , sa bravoure aventureuse et sa fière résistance aux obstacles de la nature et du sort. Il avait con- tribué à relever les espérances et à raviver l'enthousiasme de ses compatriotes ; et sa carrière eût été brillante dès-lors , s'il eût pu vaincre les préjugés répandus contre sa probité d'homme et sa loyauté de soldat.

Washington, dont l'intelligence élevée comprenait toute l'importance des hommes audacieux et violons tels qu'Ar- nold , le protégeait contre ses ennemis ; mais il ne pou- vait effacer les traces de plusieurs actes imprudcns , in- convenans ou coupables, dont le public gardait le souvenir. En février 1777 , Arnold, qui, depuis l'expédition du Canada, avait , suivant les ordres de "Washington , stationné à Rhode- Island, eut la douleur de voir cinq nouveaux majors-généraux, tous ayant moins de service que lui , promus par le congrès. La peine qu'il ressentit fut amère : comme militaire, il avait droit de réclamer contre une évidente injustice; comme homme, il avait éveillé la méfiance, semé les inimitiés et n'avait pas échappé aux soupçons les plus injurieux pour son honneur. C'est aux Etats-Unis smnout qu'une imputa- tion d'immoralité est fatale ; la gloire militaire ne lave pas cette souillure , que les mœurs puritaines punissent comme trois fois infâme. Il se plaignit. L'accent d'Arnold outragé fut calme ; mais ce calme témoignait une profondeur de res- sentiment extraordinaire. Il ne se souvenait plus que de ses sacrifices ; il reprochait à sa patrie ingrate l'oubli de ses ser- vices passés ; il devenait , à ses propres yeux , le Coriolan de l'Amérique septentrionale. Washington devina la portée d'un tel ressentiment , les résultats possibles d'inie telle colère. Sa politique prévoyante ne voidut pas laisser au milieu des trou- bles de l'Amérique ce germe fatal ; il écrivit à Arnold pour le calmer, fit des démarches auprès du congrès et n'obtint que des réponses évasives. Arnold sollicitait un comité d'enquête, auquel il proposait de soumettre si\ conduite , lorsqu'une

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occasion de prouesses brillantes s'offrit à lui : il la saisit avec empressement. Les troupes anglaises commandées par Tryon avaient débarqué à Campo , près de Fairfield , brûlé la ville de Banbury et détruit les magasins de cette place forte. Arnold l'apprend, se joint aux généraux Sillyman et Wooster, mar- che avec eux contre Tryon, se charge du commandement d'une division de cinq cents hommes, construit une barricade sur la route de Rigfield et la défend avec un courage vraiment héroïque. Les Anglais gagnent les hauteurs environnantes, d'où ils lancent sur leurs ennemis une grêle de balles. Le cheval d'Arnold est tué ; le cavalier ne tombe pas ; encore en selle sur son cheval mort, il voit arriver à lui un soldat, la baïonnette en avant ; il l'attend , le tue d'un coup de pistolet et quitte la selle pour rallier ses troupes. Deux autres chevaux furent tués sous lui dans cette affaire , il montra le sang- froid le plus merveilleux et le plus noble courage. Il fallut bien que le congrès se rendît à tant de preuves de valeur. Arnold fut créé major-général ; mais son rang de nomination demeura le même ; il ne passa qu'après les cinq majors de la dernière promotion. C'était à-la-fois un honneur et un blâme ; une promotion et une dégradation. Arnold ne se crut obligé à aucune reconnaissance envers ceux qui le flétrissaient en l'honorant.

Ainsi s'accumulaient dans le cœur d'Arnold les causes de mécontentement et de haine. En vain Washington, pour apaiser cette irritation, lui donna -t -il le commandement important des troupes stationnées sur la rivière du Nord; il refusa , et vint à Philadelphie solliciter la formation de ce comité d'enquête qu'il avait provoqué avec instance , et qui lui fut refusé : le comité de la guerre déclara seulement que la conduite du général Arnold lui semblait parfaitement pure et honorable ; mais cette justice ostensible cachait une secrète inimitié qui blessait d'autant plus Arnold qu'il lui devenait impossible de l'atteindre et de la combattre. Il se plaignit hautement, et finit par présenter au congrès

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les comptes de ses dépenses, qui offraient un total con- sidérable pour lequel il se constituait créancier de l'Etat, Liberté complète avait été laissée aux administrateurs et aux généraux de la nouvelle république (1). Arnold s'était trouvé à -la -fois, comme beaucoup d'autres, commis- saire des guerres, général et payeur. Celte irrégularité dépendait des circonstances; mais ce que l'on ne pouvait expliquer, c'était l'énormité de la créance réclamée par Ar- nold , et qui ne se trouvait d'accord ni avec ses ressources antérieures , ni avec la situation du pays. et comment avait-il pu se procurer les sommes qu'il prétendait avoir dé- boursées? Son crédit ne les eût pas obtenues, et il n'en jus- tifiait pas l'emploi. Youlait-il, par une vengeance ignoble, punir son pays en le volant? Prétendait-il s'indemniser lui- même des injustices dont il se plaignait? Regardait-il ce pil- lage de l'Etat comme une conséquence nécessaire et naturelle de cette crise violente? Enfin son patriotisme n'était-il que le voile d'une rapacité sans pudeur? Quoi qu'il en soit, l'examen de ses registres et de ses comptes augmenta la défiance qu'il avait inspirée à ses concitoyens. Le comité chargé de cette affaire paraissait fort embarrassé et ne se pressait pas de donner son avis. Arnold, plus altier que jamais, insistait pour obtenir une solution et surtout pour reprendre son rang d'an- cienneté, parmi les nouveaux majors. Mais ses instances réitérées n'avaient point de succès , et sans doute il aurait rejeté loin de lui le grade qu'on lui offrait et le service militaire, si Washington ne l'avait désigné pour l'armée du Nord , qui marchait à la rencontre du général Burgoyne et de sa formidable armée. Arnold , plus capable peut- être d'une générosité éclatante que d'une exacte et rigou- reuse justice, se rendit à l'appel de Washington, consentit à

(i) Voyez dans noire livraison Je janvier i836, l'extrait que nous avons donné des comptes tenus par Washington hii-même, pendant la durée de celte guerre : ce sont des modèles d'ordre cl de clarté,

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agir sous le commandement de Saint-Clair, l'un des cinq ma- jors qui lui avaient été préférés, et déclara qu'il attendrait patiemment le jour l'équité nationale lui offrirait la répa- ration qui lui était due.

Vers la fin de juillet , x'Vrnold atteignit le fort Edouard et rejoignit le général Schuyler. Les Américains se préparaient à descendre l'Mudson, et, selon les conseils de Kosciusko, à choisir leur campement près de la Crique de Moïse. L'armée se composait de deux divisions, dont l'une fut confiée au commandement d'Arnold. Il contribua beaucoup au succès de la campagne par un stratagème qui força les Anglais à lever le siège A\x fort Schuyler, défendu vaillamment, mais prêt à se rendre faute de vivres. Un nommé Cuyler, homme assez riche et considéré dans le pays, avait été employé comme espion par les Anglais : fonctions presque toujours désastreuses, qui offraient alors aux hommes avides une chance de grands et périlleux bénéfices. Le général anglais, Saint-Léger, était sur le point de forcer les assiégés à se rendre, et les forces d'Arnold ne suffisaient pas pour faire une diversion importante. Cuyler, espion des Anglais, est saisi et conduit près d'Arnold. Ce dernier lui promet sa grâce , la vie et une récompense, s'il veut se laisser reprendre par ceux qui l'envoyaient , et , par un rapport exagéré , tromper l'en- nemi de l'Amérique : Cuyler y consent. Un sauvage, qui assistait à cet entretien , donne le plan et les détails du stra- tagème, avec cette finesse de conception et cette adresse de combinaisons qui caractérisent les hommes de sa race. Tout ce qu'il avait prévu arriva. Cuyler fut en effet arrêté par un poste avancé anglais, et sa ruse obtint un succès complet. Un second espion, jui le suivit de près, confirma son rapport, et le général Saint-Léger ne douta pas qu'un renfort de troupes américaines ne s'apprêtât à le surprendre. Il leva précipitamment le siège, laissant derrière lui une partie de ses bagages et de ses tentes, dont Arnold s'empara. Le gé- néral Gates, satisfait de la conduite d'Arnold, lui confia le

ET LE aiAJOR AKDRÉ. 65

commandement d'un poste important près du gué de Loudon: Bientôt le coteau de Behmus fut témoin d'un engagement considérable , les troupes , commandées par Arnold , don- nèrent seules. Par un mouvement de jalousie qu'Arnold ne lui pardonna pas , Gates ne voulut point permettre à ce der- nier d'y paraître en personne. Mais les troupes américaines allaient plier, quand Arnold, s'élançant au galop, s'écria t

ce Je vais les remettre dans la bonne route, et ce sera ce bientôt fini 1 v

Gates lui dépêche un aide-de-camp qui le ramène. Mé- content et incapable de se modérer , il manifeste hautement sa colère, et bientôt la mésintelligence s'établit entre lui et le général. Elle s'accrut encore, lorsque Gates, dans son rapport, négligea de mentionner Arnold et ses troupes, ce Quoi I s'écria ce dernier , tous les corps de l'armée ont été ce cités honorablement , et mes divisions qui ont décidé la ce victoire sont oubliées dans voire rapport I » Gates répondit avec son arrogance accoutumée. Une correspondance assez longue, injurieuse et provocatrice d'une part, altière et vio- lente de l'autre, s'engagea et se termina par la demande que fit Arnold d'obtenir un sauf-conduit, et de retourner près de Washington : elle lui fut accordée.

]\Iais on s'attendait à une bataille. Quitter l'armée dans ce moment paraissait impossible au chef américain. Il resta ; sans emploi et sans commandement, plein de courroux; forcé de plier sous l'autorité d'un maître, et cherchant tous les moyens possibles de trouver une vengeance et de guérie les blessures faites à son honneur militaire. Le 7 octobre," l'action s'engagea de nouveau sur les hauteurs de Behmus. Dès le matin , on vit Arnold monter à cheval , parcourir le terrain dans toutes les directions, et s'élancer au grand galop vers le champ de bataille. Le major Armstrong re- çoit l'ordre de le ramener; mais Arnold s'aperçoit de son dessein, pique des deux, décrit plusieurs crochets dans la plaine, monte la colline, la redescend, fatigue celui qui le

VI. k^ SÉRIE. 5

00 LE GÉ?iÉRAL ARNOLD

poursuit, et finit par se jeter dans la mêlée, en dépit des ordres qu'il n'avait pas reçus, mais qu'il prévoyait. Là, sa conduite fut celle d'un fou et d'un héros. Partout il y avait quelques ordres à donner, partout le combat était furieux, c'était lui qui dirigeait le mouvement des troupes; lui qui suppléait à l'indolence et à l'inexpérience du général en chef; lui qui remplaçait les officiers morts, qui choisissait les endroits périlleux , et qui , brandissant son épée , ralliait et conduisait les soldats. Jamais, pcut-èlre, dans aucune bataille, officier n'a joué ce rôle : sans ordre de ses chefs, sans commandement précis, il décida la victoire. Sa patrie" doit à cette fureur indisciplinée le gain de l'une des batailles les plus importantes de la campagne : ce fut lui qui com- manda la brillante manœuvre qui termina la journée et en- traîna la défaite totale de l'ennemi. Il venait d'emporter d'as- saut les batteries hessoises, lorsqu'une balle lui traversa la cuisse : on l'emporta grièvement blessé. Que n'est-il mort à cette époque? c'était un héros!

Il fallut que Gates lui-même rendit justice à sa bravoure. Le congrès, sollicité par Washington, lui accorda le rang qu'il avait si long-temps sollicité; Washington joignit à l'en- voi de ce grade celui d'une lettre honorable et d'une paire d'épauletles qui lui avaient été envoyées de Franco. La car- rière d'Arnold se dessinait brillamment. Lorsqu'il fut envoyé à Middletown et à New-Haven ; les habitans vinrent au-de- vant de lui et l'accueillirent par de vives démonstrations de joie , et avec tous les honneurs dus à un guerrier héroïque.

Aussitôt que les troupes anglaises eurent évacué Phila- delphie , Washington confia le commandement de cette place importante à Arnold , en lui transmettant les ordres du congrès qui prohibaient, jusqu'à une certaine époque, l'exportation et la vente de toute espèce de marchandises. Mais Arnold exécuta ces ordres avec une telle rigueur que les citoyens en lurent blessés. L'irritation d'Arnold n'avait pas seulement pour cause ce qu'il appelait les mépris de son gouvernement

ET LE MAJOR A>DRÉ. 67

et de ses concitoyens, mais l'état de sa fortune compromise par un luxe et des dépenses extravagantes. Tantôt, il es- sayait des spéciîlalions plus ou moins hasardeuses, tantôt il parlait d'acheter et d'armer un vaisseau à ses frais. On le craignait beaucoup ; on ne l'eslimait pas. Le grand conseil de Pennsylvanie avait vu avec mécontentement l'autorité arbitraire qu'il s'était arrogée et lesusurpations de pouvoir dont il s'était rendu coupable. Ici , comme toujours , au lieu d'a- doucir et de pallier , il aggrava ses torts par le dédain et l'in- solence. Dénoncé au congrès et traîné devant une cour mar- tiale , sous la prévention d'avoir abusé des deniers publics , fait servir à son usage personnel la propriété des particuliers, et agi illégalement dans plusieurs circonstances, il vit cette affah'e, qui compromettait son honneur, prendre un tour défavorable , malgré les recommandations et la protection Washington. Sa défense fut habile et hardie jusqu'à l'impu- dence. On a su plus tard tout ce qu'il y avait d'effronterie et d'hypocrisie dans sa conduite. Au moment même il réclamait, avec l'indignation la plus vive, contre les per- sécuteurs de son innocence ; il les défiait de prouver leurs impulaiions; il faisait valoir le désintéressement et le dévouaient de ses sacrifices à la patrie ; une correspondance secrète le rattachait au parti anglais : il se préparait à la trahison qu'il avait conçue et dont il pressentait non les dé- tails, mais le but. Il fut impossible de trouver les preuves nécessaires pour le condamner sur tous les griefs : on exa- mina long-temps les témoins et les preuves. L'instruction du procès n'était pas encore terminée, lorsque les besoins du service , rappelant sous les drapeaux les membres du tri- bunal militaire, retardèrent encore le prononcé de la sen- tence. Lente agonie pour Arnold, obligé de rester à Phila- delphie, sans commandement, sans titre, sans caractère, malheureux et sombre, et tellement haï des citoyens, qu'un jour la populace lui jeta des pierres. Il écrivit au congrès pour se plaindre de cet outrage 3 et par une nouvelle malu-

5.

68 LE GÉNÉRAL ARNOLD

dresse, il en rejeta le crime sur le grand conseil de Pennsyl- vanie , et s'attira ainsi une nouvelle réprimande du congrès.

Condamne enfin sur deux griefs , absous sur deux autres , il fut forcé de se soumettre au blâme ofliciel du général en chef Washington, qui se conduisit en cette circonstance avec une modération, une sagesse, une prudence dignes de lui. Rien de plus noble, de plus convenable, de plus habile, que les paroles adressées au coupable par Washington.

<c J>fotre profession (lui dit le commandant en chef) est ce la plus chaste de toutes les professions : l'ombre d'une faute ce ternit nos actions les plus brillantes. Cette faveur publique ce si dilTicile à conquérir , peut se perdre par une seule étour- <c derie. Je vous réprimande , parce que vous avez oublié que ce la modération envers vos concitoyens était pour vous un ce devoir proportionné à votre bravoure dans le combat , bra- ce voure qui vous a rendu formidable à nos ennemis. Donnez ce de nouvelles preuves de ces splendides qualités qui vous ce ont déjà placé au rang de nos généraux les plus distingués. te Autant qu'il sera en mon pouvoir, je n'oublierai rien pour te vous faire reconquérir l'estime que vous avez autrefois si te bien méritée. »

Une âme généreuse aurait été touchée des ménagemens de Washington; mais le parti d'Arnold était pris. Dès sa jeunesse, une haine sourde s'était allumée chez lui. Les Américains es- limaient trop la probité civile et trop peu la vertu militaire pour qu'il ne leur rendît pas mépris pour mépris , et haine pour haine. Ce fut depuis cette époque un duel à mort entre lui et son pays. On différait toujours le paiement des comptes arriérés qu'il réclamait. Pressé par les circonstances , il s'a- dressa à M. de La Luzerne, envoyé du roi de France, et essaya d'obtenir de lui un secours pécuniaire, promettant ses services au monarque étranger. L'envoyé français répondit que, te rarement, les sujets d'un état recevaient les subsides te d'un prince étranger sans devenir ou ses espions ou ses « esclaves j transaction qui déshonore également et celui qui

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ce achète et celui qui se vend. » Arnold se retira et ne pensa plus qu'à se jeter entre les bras des ennemis de sa patrie.

Parmi les familles américaines dont le penchant les ratta- chait à l'ancien ordre de choses et qui gardaient fidélité à l'Angleterre, on remarquait celle d'Edouard Shippen, domi- cilié à Philadelphie. Pendant le séjour des troupes anglaises dans cette ville, il s'était lié avec plusieurs officiers de cette nation , et , entre autres , avec le major André, jeune homme de la plus belle espérance. Sa douceur, sa grâce, sa gaîté, le faisaient rechercher de ceux qui le connaissaient; et la jeune fille de M. Shippen , la plus jolie et la plus brillante des filles de Philadelphie à cette époque, entretint avec lui une cor- respondance qui se continua môme après le départ de l'armée anglaise. Arnold, qui se liait volontiers avec tous ceux qui partageaient son ressentiment, fut présenté dans la famille de Shippen. Séduit par la beauté de la jeune fille , il la demanda en mariage et l'obtint. Il n'ignora pas long-temps sa cor- respondance avec le jeune André, et il l'encouragea; car cette correspondance devait lui servir pour communiquer avec l'ennemi. Ce fut sous le couvert des lettres de sa femme et par l'entremise d'André , qu'il dévoila aux Anglais la trahison qu'il méditait. Comment se fit-il que le jeune André périt seul, conduit à la mort par son habile adversaire ; que le traître Arnold s'échappa ; que toutes les dispositions d'Arnold , ten- dant à compromettre André, réussirent? Le lecteur appré- ciera bientôt les détails de ce drame , assez mal compris jusqu'ici.

André n'avait trouvé pendant sa vie que des admirateurs et des amis. de parens genevois, élevé à Genève jusqu'à sa seizième année , il avait été envoyé à Londres pour travailler dans une maison de commerce ; mais son goût pour la poésie et les arts lui rendaient cette situation pénible. Une jeune personne qu'il aimait et qui le payait de retour, fut mariée par sa famille à un riche banquier, et André , désespéré , s'en- gagea dans les troupes anglaises qui partaient pour l'Améri-

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que. Fait prisonnier dans le Canada, il resta quelques mois entre les mains des ennemis, et fut échangé contre des pri- sonniers américains, ce Ils m'ont dépouillé de tout , écrivait-il « à un de ses amis, et m'ont laissé nu sur le rivage : je n'ai « pu garder que le portrait de Léonore peint par moi d'après ce nature; encore m'a-t-il fallu le cacher dans ma bouche. Je (c l'ai conservé et je m'estime heureux. » André était bon pein îre et bon poète. On voit encore à Philadelphie son journal manuscrit beaucoup de paysages à la plume , d'oiseaux co- loriés et d'objets d'histoire naturelle , sont expliqués et décrits par lui dans un style plein d'élégance et de chaleur. Sir Ilenry Clinton le fit passer adjudant-général-major , malgré sa jeu- nesse et en dépit des réclamations du ministre anglais. Clinton le regardait moins comme un inférieur que comme un ami- et un confident.

Ce fat, nous l'avons dit, sous le couvert d'André, que la correspondance d'Arnold se soutint pendant dix - huit mois , sans exciter aucun soupçon. Le général en chef anglais qui connaissait le peu de crédit dont Arnold jouis- sait auprès de ses compatriotes , fit peu d'attention aux avances du traître. Il y pensa plus sérieusement , lorsque ce dernier, malgré la répugnance de Washington, eut été nommé commandant de West-Point, l'un des postes les plus importans de la contrée. La sagacité de Washington s'étonna de ce qu'un homme aussi entreprenant qu'Arnold eût sollicité une situation presque paisible , et qui ne demandait que de la vigilance et peu d'activité.

S'emparer de West-Point, c'était devenir maître de tous les postes qui en dépendaient : de leurs garnisons , de leiu'S ap- provisionnemens, des canons, des vaisseaux, des bateaux nombreux que les Américains possédaient dans ces parages; c'était aussi se rendre maître de la navigation de l'Hudson, couper la communication entre les Etats américains du centre et ceux de l'est , faciliter les rapports de l'armée anglaise avec le Canada, et surtout priver les armées française et américaine

ET LE M.\.JOR A^DRÉ. 71

combinées des secours nécessaires, si l'une el l'autre , comme on le pensait, voulaient tenter un coup de main sur New- York, et le préparer en faisant de Wesl-Poinl un lieu de ralliement et un dépôt de vivres. Après quelque hésita* tion, Washington data de Peekskill, sur l'Hudson, la nomi-» nation d'Arnold au commandement qu'il souhaitait , et celui- ci se hâta de s'y rendre. Un jour le marquis de Lafayelîe, qui commandait six bataillons d'élite d'infanterie légère, vit A.rnold se présenter à lui. «Je sais, lui dit celui-ci, que ce vos espions de New-York vous procurent des communi- cc cations utiles. Si vous les faisiez passer par West-Point, « leur voyage serait plus rapide; confiez -moi leurs noms « et leurs adresses, je me chargerai de proléger leur mar- te che. )) Lafayette répondit au général américain que les noms de ces personnes ne se confiaient jamais à qui que ce fût, et le pria de l'excuser. Il comprit plus lard le motif qui avait porté Arnold à cette démarche, el le profil que le traître espérait en tirer.

André , auquel Clinton accordait toute sa confiance , lui rc mettait les lettres écrites par Arnold sous le nom de Gustave, lettres auxquelles André répondait sous le nom d'Anderson. Arnold ne se découvrit pas d'abord , il se laissa deviner. Lorsque Clinton regarda l'affaire comme suffisamment pré- parée, il chercha les moyens d'exécution. Arnold deman- dait à s'aboucher avec un officier qui lui convînt et qui lui inspirât confiance: il indiquait André. Le temps pressait; Arnold, qui dans sa correspondance employait un style de commerce, destiné à voiler ses desseins, prétendait qu'il ne voulait rien faire sans avoir 7'égle les intérêts du capital. Il voulait que le major André vînt le trouver dans son propre camp et promettait de le faire passer pour un scrviieur secret et utile de la cause américaine. Quel motif pouvait lui die* ter une proposition si dangereuse pour André? D'autres le diront; il nous suflit de rapporter les faits. Quoi qu'il en boit, André refusa.

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Une première entrevue fut tentée ; mais le feu des cha- loupes canonnières anglaises dérangea toutes les dispositions. On songeait aux moyens de réaliser une seconde entre- vue, lorsque l'on apprit que le général Washington, en par- courant la ligue, allait passer l'Hudson sur le bateau même d'Arnold. Il fidlut différer encore. Le Vautour , navire an- glais qui stationnait à peu de distance , dans les eaux de l'Hudson , attendant le succès de la trahison , attira l'attention de "Washington. Le général en chef dirigea sa lorgnette sur ce point, l'y tint long-temps fixée, et parla très bas aux per- sonnes qui l'entouraient. On vit Arnold pâlir : a Vraiment, ce s'écria Lafayctte, qui se trouvait près de Washington , le « général Arnold , qui correspond avec l'ennemi , devrait ^c bien nous dire ce que le comte de Guiche est devenu avec ce son escadre. « C'était une plaisanterie jetée au hasard par le général Lafayctte : Arnold se troubla un moment. « Que ce voulez-vous dire, s'écria-t-il avec véhémence? » Puis il se remit, écouta l'explication de Lafayette, et parut calme. Il avait, un moment, cru son complot découvert.

Le quartier général d'Arnold se trouvait dans la maison d'un colonel Beverly Robinson, qui offrait des facilités sin- gulières pour l'exécution du complot : Beverly attaché à la cause anglaise et dont les propriétés avaient été confisquées, desirait vivement que la trame pût réussir ; on fut obligé de $6 confier à lui et l'on organisa , sous son couvert et sous son nom , une nouvelle correspondance. Il semblait deman- der au général la permission d'occuper sa maison , dont l'état- major s'était emparé ; mais chacune des paroles de ses lettres cachait un sens mystérieux qui ne pouvait compromettre ni Arnold, ni Robinson, et que personne ne saisissait. Dans une de ses réponses à Robinson , qui se trouvait à bord du Vautour , le général Arnold indiqua le lieu et le jour de son entrevue avec André. Ce dernier suivit les instructions d'Arnold et prépara son fatal voyage; Clinton lui recom- manda trois choses : de ne pas se déguiser; de ne pas péné-

ET LE M:UOR ANDRÉ. 73

trer dans les lignes américaines , et de ne recevoir d'Arnold aucune espèce de papiers. Ces précautions étaient, en effet, les plus sages : André ne s'y conforma pas. Pour amener André à l'endroit convenu, il fallait un homme dévoué; un nommé Smith s'y prêta. Il fut convenu qu'il monterait un bateau , viendrait chercher André à bord du f autour et le conduirait sur un point désert du rivage. Après plusieurs incidens , la plupart nés de la défiance d'Arnold et des em- barras graves de la situation , les bateaux de garde améri- cains reçurent l'ordre de laisser passer Smith et ses bate- liers.

Tout était tranquille ; la nuit était calme ; les étoiles bril- laient au ciel; une eau doucement agitée emporta le ba- teau, qui glissa dans un profond silence; rien n'arrêta ou ne suspendit sa marche jusqu'au moment la proue de la barque vint toucher le flanc du navire le Vautour. Une voix rauque hèle les nouveaux arrivans , et n'épargne pas les épithètes choisies du langage maritime à ces misérables Américains, qui ne craignent pas d'approcher ainsi de la marine royale. A bord, tout le monde, excepté Robinson et André , ignorait la destination du bateau ; on conduisit Smith au capitaine, qui reçut de lui une lettre écrite par Arnold, prudente comme toujours. Les Anglais avaient es- péré que, selon sa promesse, Arnold viendrait à bord du Vautour conférer avec ses complices ; mais le sagace et cau- teleux Arnold envoyait à sa place Smith , qui devait amener Robinson, ou qui le croyait du moini. On dit à Smith que Robinson était malade, et l'on fit paraître, comme devant partir à sa place , André , qui , enveloppé d'une grande redin- gote, était destiné aux périls et aux dangers de celle mission. Tous deux se placèrent ensemble dans le bateau; personne ne les arrêta dans leur route , et ils atteignirent silencieusement Longclove , oii Arnold était venu à cheval. A peine débarqué, Smiih se glisse dans les broussailles, se dirige vers cet endroit et finit par trouver Arnold dans une obscuiilé profonde et

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blotti au milieu d'arbres épais. Smith va .chercher André ,' le mène près d'Arnold et les laisse seuls .

Les bateliers dormaient. Smith, indigné de la méfiance qu'on lui montrait , maudissait Arnold et ces desseins mysté- rieux qu'il connaissait pas. Les heures s'écoulent , l'entre- vue se prolonge; Smith, s'enfonçant de nouveau dans les broussailles , avertit les deux interlocuteurs qu'il est temps de se retirer; mais on n'est pas encore convenu des faits. Arnold prolongeant la conversation, a opposé tant d'embar- ras et d'argnlies aux propositions d'André , que rien ne se conclut. Le jour commence à poindre et André est obligé de se cacher dans la maison de Smith; on se met à table, on déjeune, on examine de nouveau l'affaire. Arnold demanda une somme considérable et André l'accorda : Clinton voulait con- clure à tout prix. Le plan d'opération d'Arnold était habilement perfide : il s'agissait d'éparpiller les forces américaines dans des directions différentes et éloignées, de laisser libres, et sans dé- fense, les routes qui aboutissaient à West-Point, et d'ouvrir ainsi le passage aux forces de Clinton. Afin de rendre l'exécu- tion plus facile, André consentit à se charger de notes, de cartes et d'instructions que lui remit son complice, et qu'il plaça dans ses bas , sous la plante des pieds : il promit de les détruire en cas d'arrestation. L'habit militaire qui se trou- vait sous sa grande redingote pouvait augmenter son danger. Smiih, qui croyait André simple citoyen, s'étonnait d'un tra- vestissement aussi périlleux ; Arnold lui répondit que la va- nité du jeune homme en était cause, et que pour se donner un air d'importance , il avait emprunté l'habit d'officier : Smith lui prêta un de ses habits.

En vain André insistait pour être placé sur un bateau qui le mènerait au Fantonr,- Smith s'y refusa. Arnold prétendit que des obstacles insurmontables s'y opposaient. Il prépa- rait ainsi une double chance : celle de réussir complètement dans son entreprise, cl celle de livrer André à la mort. Tant de prévisions et de profondeur porlèrenl leurs fruits. André

ET LE MAJOR A5DRÉ. 75

commeKail les deux fautes irréparables contre lesquelles Clin- ton avait essayé de le prémunir : il acceptait un déguisement et emportait des papiers qui prouvaient le complot. On se met en roule : Smilh , connu dans le pays et dont l'humeur joviale plaisait à tous, fait r «ncontre de plusieurs habi- tans de la contrée, les amuse de ses bons mots, s'arrête un moment chez un sellier, prend part à la gaîté de quel- ques marchands attablés autour d'un bol de punch. Rien ne déride le jeune André : un sombre pressentiment le domine. Arrêtés plusieurs fois dans leur route par les patrouilles et les gardes avancées des Américains , l'un et l'autre doivent leur salut à la présence d'esprit de Smith , et aux passeports en bonne forme donnés par Arnold; mais André reste muet. Toutes les questions que lui adresse son guide sont sans réponse. Une patrouille du capitaine américain Boyd les force de faire halte : ils sont amenés à cet officier qui les retient assez long-temps, les interroge, les avertit que les garçons vachers (^hriganûs, anglais) infestent les parages qui conduisaient aux Plaines-Blanches, et leur conseille de passer la nuit dans la maison d'un nommé Miller dont l'hos- pitalité leur fournirait un asile : on couche sous l'humble toit de Miller; André ne peut fermer l'œil. Au point du jour, on se lève, on part; à peine les lignes américaines sont-elles dé- passées, le visage d'André s'éclaircit, son front sombre s'é- gaie. Il redevient poète et artiste, il cause, il raconte, il observe et fait remarquer à son compagnon les beautés du paysage. Tel est le tempérament mobile de l'homme d'ima- gination; sa vie est un drame, et ses sensations ont une double activité. Près du pont du Pin, Smith fait ses adieux à André, partage avec lui le papier-monnaie dont il dispose, le quille et, retournant près de sa famille qu'il avait laissée à Peekskill , finit par aller rendre compte de son voyage au général Arnold.

Le territoire neutre qui conduisait aux Plaines-Blanches était dévasté par des hordes de brigands, filles delà gueire

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civile. Elles feignaient d'appartenir aux deux partis. Les uns sous le nom de vachers anglais, les autres sous celui ^écorcheurs américains , ne songeant qu'au pillage, se liguant quelquefois pour assurer leurs bénéfices , faisant semblant de se livrer bataille pour mieux jouer leur rôle , désolaient la contrée. André, qui n'ignorait pas ces cir- constances, se trouva bientôt en face de l'embranchement de deux routes dont l'une et l'autre aboutissaient aux Plaines- Blanches. Celle de droite était le domaine particulier des vachers prétendus Anglais : à ce titre , elle lui sembla préférable. Ce fut ce qui le perdit. Le malin même de ce jour, sept Américains, fermiers, marchands et bourgeois, avaient formé le projet de stationner aux environs de cette route dont les vachers s'étaient rendus maîtres , et à faire main basse sur toutes les personnes suspectes qui viendraient à passer. Quatre de ces sentinelles volontaires prirent posi- tion au sommet d'une colline d'où l'on apercevait un vaste paysage. André s'avançait paisiblement et se félicitait d'a- voir triomphé de tant d'obstacles. Sous sa vieille redingote bleue usée brillait l'habit rouge du fermier-gentilhomme que Smith lui avait prêté ; habit serré sur la taille et dont les boutonnières chargées d'un passe-poil d'or étincelaient au soleil. Un chapeau rond et pointu aux larges bords et un pan- talon de nankin complétaient son costume.

« Paidding! s'écria l'un des surveillans, voici un gentil- homme qui s'approche ; si vous ne le reconnaissez pas, arrè- tons-le ! »

Paulding était un fermier d'une quarantaine d'années, homme avide et de résolution , qui descendit aussitôt , saisit le cheval d'André par la bride , plaça son mousquet sur la poitrine du voyageur et lui dit : « allez-vous?

Messieurs , s'écria étourdiment André , qui les prenait pour des vachers anglais j nous sommes du même parti.

Quel parti?

Celui des vachers ?

ET LE MAJOR ANDRÉ. 77

Précisément.

Je suis officier anglais, et chargé d'une mission urgente. »

Il tira sa montre, soit pour indiquer que le temps s'écou- lait , soit pour que la forme anglaise de cet objet de prix ren- dît ses paroles plus vraisemblables.

ce Descendez de cheval, cria Pauldingî

Ma foi , messieurs , je donnerais tout au monde pour pouvoir continuer ma route.

Comment vous nommez-vous?

Jean Andersen.

Avez-vous un laissez-passer?

Oui , du général Arnold. »

Cette parole imprudente décida de tout. Il ne réfléchissait pas qu'après s'être donné pour officier anglais, le îaîssez-pas- ^er du général Arnold paraîtrait au moins suspect. On l'entraîna dans les broussailles qui bordaient la route , et on le força de se déshabiller. Les recherches les plus minutieuses n'avaient rien produit , lorsqu'un des vachers s'avisa de porter le doigt sous la plante du pied d'André : on sentit des papiers frémir; on les examina, et on acquit la preuve évidente du complot dont André favorisait l'exécution. Conduit au poste militaire le plus proche , qui était Northcastle , il offrit à ceux qui l'avaient pris une rançon très forte, mais ils s'obstinè- rent à la refuser.

C'était le 23 septembre 1780. Le même jour, paraissait à New-York, mi journal anglais nommé La Gazelle Roijale, publiée par un nommé Rivington. Dans ce numéro se trouvait im poème comique, œuvre du jeune André lui-même, et où, sous le titre de Chasse aux } aches, il se moquait de l'en- nemi. La dernière strophe de celte production singulière semblait prophétiser le sort du poète. « En vérité (disait-il ce en terminant sa course épique) , je tremble de m'en vanter! ce Si ce guerrier-mencur-dc-bœufs, Waynes, allait m'attraper ce à son tour! » André fut allmpe le jour même ces vers

78 LE GÉNÉRAL ARNOLD

fureiil publiés. Le hasard se permet des licences que le plus hardi romancier redouterait.

Le lieutenant-colonel stationné à Northcaslie se nommait Jameson ; homme d'une intelligence tellement trouble et in- complète , que le major André rencontra une chance de salut à laquelle il ne devait pas s'attendre. Cet homme reconnut dans les papiers saisis sur André , tout ce qui prouvait une trahison préméditée : cartes, plans, évaluations, renseigne- mens écrits do la main d'Arnold. Il n'eut pas l'esprit de com- prendre que c'était une trahison ; se laissa séduire aux contes que lui faisait André et que le soin de sa conserva- tion lui dictait; cl tout en adressant les papiers saisis à Washington , prit la résolution d'envoyer André au quartier- général , c'est-à-dire de le réunir à son complice. Mais sous les ordres de Jameson se trouvait un major Tallmadge qui, huit jours auparavant, avait reçu d'Arnold Tordre précis d'amener au quartier-général tout homme qui , arrêté par lui, se nommerait Anderson. Celte circonstance et la lecture des papiers ne lui laissèrent pas de doute sur le complot ; il in- sista vivement pour que Jameson changeât de résolution. Après beaucoup de discussions et d'hésitations , on convint que le prisonnier serait conduit au Bas-Salem , village un I\L Brenson lui offrit l'hospitalité. Là, le prisonnier, voyant son sort fixé, écrivit à Washington la lettre suivante :

<c Les renseignemens donnés jusqu'ici par moi m'avaient été dictés par le désir bien naturel de me tirer d'embarras. J'ai peu d'habitude du mensonge, et n"ai pu réussir. Que voire excellence soit persuadée qu'en faisantcelle démarche auprès d'elle, je ne cède ni à mes craintes sur ma vie, ni à une faiblesse indigne d'un militaire. Je ne veux pas rester sous l'imputation d'avoir joué un rôle vil par intérêt. C'est pour venger ma réputation que je parle, non pour assurer ma vie. La personne qui est entre vos mains est le major Jean André, adju- dant-général dans l'armée anglaise. A la guerre, obtenir des ren- seigneuiens et conquérir de l'influence dans l'armée de son ennemi , est un avantage que la coutume permet. J'ai, pour favoriser une

ET LE MAJOR A>DRÉ. 79

entreprise de ce genre , consenti à venir trouver entre les camps des deux armées une personne qui devait me donner des renseignemens. J'ai quitté le bord du Vautour à cet effet, et une barque m'a conduit au rivage. Une fois à terre , on m'a dit que la nuit était trop avancée pour que je reprisse la même route, et qu'il fallait rester : j'étais en uniforme, et j'avais risqué ma vie. Contre mes intentions et mes sti- pulations , je me suis trouvé dans vos lignes ; Votre Excellence com- prendra aisément ce que j'éprouvai quand on refusa de me reconduire dans le bateau qui m'avait amené. Devenu prisonnier malgré moi, je concertai ma fuite, quittai mon uniforme, parvins à dépasser les lignes américaines et je finis par atteindre le territoire neutre. Là, quelques volontaires m'ont arrêté. Je n'ai rien à vous révéler déplus; j'atteste sur l'honnour, comme soldat et gentilhomme , que tout ce que contient cette lettre est vrai. Quelque rigueur que la politique puisse vous dicter, j'ai l'honneur de prier Votre Excellence (et je sais à qui je m'adresse ) de faire que cette rigueur soit accompagnée d'assez de convenances et d'égards pour ne pas laisser croire que ma vie a été flétrie et ma conduite déshonorante. Je vous demande aussi la permission d'écrire une lettre ouverte au général Henri Clinton, ime seconde à une personne pour obtenir des vélemens et du linge. Tuis-je rappeler à votre souvenir plusieurs Américains de Char- leston dont le complot a été découvert, et qui sont maintenant pri- sonniers. Quoique leur situation et la mienne ne soient pas complète- ment analogues, on pourrait les échanger contre moi, et le traitement dont je serai l'objet pourrait, dans tous les cas influer sur leur sort. Je A'ous adresse cette lettre, monsieur, non-seulement h cause de la position supérieure que vous occupez, mais encore par la confiance que m'inspire la haute générosité de votre caractère, etc.

Dès les premiers momeus oa avait remarqué la démarche d'André , son pas réglé , soîi allure martiale , sa manière de tourner sur le talon de sa boiic; mais on était loin de deviner l'importance de la capture que l'on avait faite. La lettre ouverte que le jeune prisonnier remit an major Tall- madge, pour Washington, l'étonna autant qu'elle l'émut.

Cependant Arnold, paisible dans son quartier général, devait y lecevoirà déjeuner, le 2/i au malin, Washington,

80 LE GÉNÉRAL ARNOLD

Lafayelte et l'étai-major américain. Jolie et toujours brillante, madame Arnold avait conservé la séduction de ses premiers ans. Il était dix heures. Le général en chef avait fait l'inspec- tion d'une partie de la rive de l'Hudson , lorsque , au lieu de prendre la route qui conduisait chez Arnold, il tourna bride et suivit un petit sentier dont la direction était opposée.

ce Général, lui cria Lafayette , vous vous trompez de route; madame Arnold nous attend à déjeuner; ce chemin nous éloignerait beaucoup.

Oh ! (reprit Washington en souriant), je sais que vous autres jeunes gens vous êtes tous amoureux de madame Ar- nold, et que vous ne vous trouvez jamais ni assez long-temps ni d'assez bonne heure auprès d'elle. Vous pouvez aller, si vous voulez, déjeuner avec elle et lui dire de ne pas m'atten- dre. J'ai quelques redoutes à examiner. Tout-à-l'heure je re- viendrai vous retrouver. »

Personne ne profila de la permission, excepté les deux aides-dc-camp qui allèrent prévenir de ce retard Arnold et sa femme. Ils se mirent à table avec les aides-de-camp. Au mi- lieu du repas une lettre est remise au général : celui-ci la dé- cachette , la lit , devient pâle , se contraint , se lève de table , et dit tout haut que sa présence est nécessaire à West-Point, et qu'il part. Il fait seller un cheval, entre dans son cabinet, appelle sa femme et lui dit :

«Je vous quitte, peut-être pour toujours; ma vie dépend « du moment je suis. Si je n'atteins les lignes ennemies, « je suis perdu ! »

Elle tombe évanouie ; Arnold descend , monte à cheval , le pousse au galop jusqu'à la rive, démarre un bateau, appelle six rameurs , leur promet deux galons de rhum si le passage est rapide , fait voltiger un mouchoir blanc au-dessus de sa tête comme s'il était im parlementaire, et atteint le bord du F autour. Une fois arrivé, il fait monter les matelots et leur déclare qu'ils sont prisonniers de guerre, ce Nous sommes ve- nus comme parlementaires; nous retournerons de même,

ET LE BIAJOR A>'DRÉ. 81

s'écria le chef des bateliers. » Une lutte violente s'engagea ; les Anglais furent plus humains et plus équitables qu'Arnold. Clinton mit les bateliers en liberté.

Bientôt, pour rejoindre Arnold , qu'il croit être à West- Point, Washington traverse l'Hudson avec quelques officiers. La rivière était calme, le temps serein. On admirait la beauté de ce grand paysage, encadré par de gigantesques monta- gnes. « La salve qui nous attend , dit Washington , sera d'un magnifique effet, et le canon bondira solennellement dans ces cavités étagées. »

La salve attendue ne se fait pas entendre, Washington s'en étonne. Un officier de la garnison paraît, suivant les sinuo- sités de terrain , et se dirige vers le bateau : ce On n'a pas vu Arnold depuis deux jours, dit-il , et l'on n'a reçu aucun ordre de lui. )) La surprise du général redouble. Deux heures sont employées à inspecter les travaux et à reconnaître l'état de la garnison; puis l'état-major reprend la route de la maison d'Arnold.

Il était quatre heures, lorsqu'un messager apporte à-la-fois à Washington la lettre de Jameson, la nouvelle de l'arresta- tion d'André et les papiers trouvés dans ses bottes. Washing- ton ne manifestait aucune émotion.

ce Tenez , Lafayette ( lui demanda-t-il en lui montrant les papiers) , ù qui se fier? »

Il s'assit à table, après avoir donné ses ordres, et sans perdre le sang-froid qui le distinguait toujours. Quelques minutes après, une lettre d'Arnold lui fut remise; leltre impu- dente , adroite, effrontée : ce II ne voulait pas prendre la peine ce de justifier une conduite que le vulgaire blâmerait; l'in- ce gratitude de ses concitoyens lui était connue ; il n'espérait ce d'eux aucune faveur; la rectitude de sa conscience lui ser- ce vait de consolation. Ses deux aides-de-camp n'avaient, « affirmait-il, rien connu de ses projets, et la seide grâce te qu'il demandât, c'était que l'on permît à sa femme (inno- tt cente comme un ange) de se retirer à Philadelphie. » Un

VI. tf SÉRIE. 6

S2 I>E GÉNÉRAL ARNOLD

attachement vif pour sa femme semblait être le seul penchant honnête qui rachetât celte âme avilie.

Piesque aussitôt Washington reçut une lettre de Beverly Robinson, réclamant la liberté d'André, ce André, disait-il,. a était venu en parlementaire : c'était à ce titre qu'il avait « passé les lignes américaines; protégé par le droit des na- « tions, nul ne pouvait le tenir prisonnier. » Ces deux lettres furent sans effet.

ce Depuis l'instant André écrivit à Washington (dit le <c major Talimadge, dans son rapport), jusqu'au moment de <c sa mort, je ne l'ai pas quitté; c'est moi qui l'ai accompagné «jusqu'au lieu de l'exécution; je l'ai conduit au gibet, le « cœur navré de voir un si brave offiiier périr d'une mort ce réservée aux infâmes. Je n'ai vu chez aucun homme plus « d'affabilité , plus de grâce, des talens plus variés. Souvent, a au milieu d'une conversation délicieuse , surpris de son <( éloquence naturelle , de ses connaissances , de son prestige , « j'ai réfléchi que toute cette aménité et toute cette grâce tt allaient s'éteindre sous la main du bourreau ; et des larmes « sont venues mouiller mes yeux.

ce Pendant que nous faisions route ensemble, nous prîmes <( l'engagement mutuel de causer librement de ce qui concer- <e nait l'un et l'autre, sans jamais nous occuper d'aucune « personne tierce. Il sut rendre notre route charmante ; me ee parla des évènemens de sa jeunesse, des dispositions mili- i< tairessur lesquelles il comptait si l'entreprise avait réussi, <e et des points d'attaque qu'il avait combinés. Il était si animé ee dans ce récit, que je croyais le voir l'épée à la main, monter a la colline et s'emparer de West-Point.

ce Quelle récompense attendiez- vous, lui demandai-je?

La gloire militaire , me répondit-il , l'approbation de <e mes chefs et celle du roi. »

ee On ne pouvait, quand on entendait André, douter de la «ce vérité des sentimens délicats qu'il exprimait.

ET LE 3IAJ0R A^DRE. 1^

« Que pensez-voiis de ma situation? me demanda-t-ii (c quand nous arrivâmes à Tappan.

ce La question était embarrassante.

te Sous quel point de vue pensez-vous que mon affaire se « présentera au général Washington et au tribunal militaire?

ce Mes réponses évasives ne le satisfaisaient pas , et je finis te par lui dire avec une clarté qui me coûta :

te J'avais un camarade d'enfance qui m'était bien cher, et ce qui s'appelait àVathan-Hale. Après la bataille deLong-Tsland, ccWashington voulut se procurer des renseignemens sur la ce situation de l'ennemi ; Haie s'offrit et fut accepté ; on l'ar- ec rêta au moment il repassait les lignes anglaises. Con- ce naissez-vous , ajoutai-je en appuyant sur les mots, le dé- ce noùment de mon récit ?

ce Pendu comme espion Mais vous ne regardez pas

ce sans doute ma situation comme semblable à la sienne?

ce Absolument semblable, et semblable sera votre sort. »

te II discuta un moment, mais sa gaîté avait disparu. »

Malgré la sévérité du devoir militaire , on témoigna à André tout l'intérêt et les égards qui se conciliaient avec sa situation. Washington voulut qu'une chambre propre et convenable lui fût accordée et qu'on le traitât avec civilité. Les Américains eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de comparer à labassesse, à la perfidie, à la férocité d'Arnold, dont la vie n'était pas en danger, les qualités rares de ce noble jeune homme qui allait périr. La sympathie pour André était universelle; elle se manifesta même parmi les officiers composant le tribunal militaire chargé de l'enquête. On lui demanda si , en mettant pied à terre , il s'était regardé comme protégé par le drapeau et le titre de parlementaire, et Non, répondit-il, je ne puis dire cela :je suis venu secrètement, et j'ai toujours compté m'en retourner de même. » La délicatesse d'André évita tout ce qui pouvait inculper d'autres personnes; il ne fit même pas men- tion d'Arnold d'une manière outrageante et courroucée. Le procès ne fut pas long : eu vain une lettre de Clinton au géné-

6.

8& LE GÉ>ÉRAL AR>OLD

rai américain , parvint-elle accompagnée d'une seconde létlre d'Arnold qui prétendait qu'André n'étant venu que comme par- lementaire et appelé par lui, commandant de West-Point, n'était passible d'aucune peine ; la commission militaire passa outre, et déclara que le major André , surpris sous un dégui- sement dans les lignes américaines, devait être considéré comme espion et pendu comme tel. La dernière lettre d'André au général Clinton est trop louchante et trop simple dans son héroïsme pour que nous ne la reproduisions pas :

Votre Excellence n'ignore pas de quelle manière j"ai été fait pri- sonnier, la gravité de la situation je suis et le sort qui m'attend ; J'ai obtenu de Washington la permission de vous écrire. Je désire effacer de votre esprit la pensée que ma destinée peut vous être impu- table, et que j'ai pu me regarder comme obligé par vos ordres à faire ce que j'ai fait. En pénétrant dans les lignes ennemies et en acceptant un déguisement, j'ai contrevenu à vos ordres positifs; de ma situa- tion actuelle. Quant à la route que j'ai été forcé de prendre , elle m'a été imposée parles évènemens. Je suis tranquille d'esprit; préparé à mon sort , quel qu'il puisse être ; un zèle honorable pour le service du roi m'a perdu. En écrivant à votre excellence , la force des obli- gations que j'ai contractées envers vous et la profonde gratitude que Je vous porte reviennent à ma pensée. Recevez les remercimens d'un cœur ardent et sincère , pour toute la bienveillance que vous m'avez prodiguée , et les vœux les plus profondément sentis pour votre l)ien-èlre et pour votre avenir. J'ai une mère et deux sœurs que les évènemens récens ont ruinées, et pour lesquelles ma solde militaire serait une amélioration de fortune. 11 est inutile que je m'explique davantage; la bonté de Votre Excellence m'est connue, etc., etc. »

Washington, qui ne reculait devant aucun devoir, fut ému de cette noble résignation. Il y avait dans les circon- stances spéciales de l'affaire des détails trop touchans pour ne pas le frapper. Ils éveillaient une sympathie générale. Incapable de sacrifier le devoir et l'honneur militaire à ses seuiimens personnels, il voulut tenter un dernier effort en faveur d'André, avant de donner la signature qui devait le

ET LE MAJOR ANDRÉ. 85

conduire à la mort. Le capitaine Ogden fut chargé de s'in- former d'une manière détournée si le général Clinton con- sentirait à échanger Arnold contre André. Cette transaction (d'ailleurs contraire aux lois de la guerre) ne put avoir de résultat. Les Anglais prétendaient qu'en passant à l'ennemi , Arnold n'avait fait que se rendre à son souverain légitime et déposer des armes rebelles. Clinton repoussa donc toute pro- * position de cette espèce ; mais aussitôt trois de ses officiers furent chargés de porter de nouveaux détails sur les faits en litige, de replacer la question sous son vrai point de vue, et de ne rien négliger pour obtenir la libération d'André. Ces officiers s'acquittèrent de leur mission avec habileté et avec zèle. Mais ils étaient aussi porteurs d'une autre lettre d'Ar- nold à Washington ; lettre impudente et perfide qui eût suffi pour déterminer le supplice d'André. Par une frivole bra- vade, Arnold donnait sa démission; outrageait ses conci- toyens ; les menaçait de sa vengeance dans le cas oii le sang d'André serait répandu; annonçait qu'il égorgerait de sa main tous les parlementaires qu'il rencontrerait; et n'oubliait rien de ce qui pouvait irriter et indigner Washington et ses com- patriotes.

André mourut, non-seulement en homme d'honneur, mais avec une sérénité d'àme et une grâce dans la résignation , qui furent dignes de sa vie. Il demanda seulement à AVashington « que son genre de mort fût convenable à un militaire homme d'honneur. » Le malheureux ne put obtenir d'être fusillé; il ne reçut pas de réponse, et le calme de son âme ne se dé- mentit pas. Sa plus vive crainte était de laisser dans la vie du général Clinton un souvenir amer qui ressemblât à un re- mords. Lorsque cette pensée revenait frapper son esprit, il s'exprimait avec l'éloquence la plus pathétique et la phis pro- fonde. Dans sa prison, il s'amusait surtout à dessiner en at- tendant la mort. Le malin même du jour fixé pour l'exécution, il traça à la plume son portrait dont la ressemblance est frap- pante, qu'il donna à un officier américain nommé Tomlinson,

86 LE GÉNÉRAL AR>'OLD

et qui se trouve aujourd'hui au collège de Trumbull (^noiis le repi'oduîsons en tête de cet article) , il fit venir deNov-York son unifoime complet , et attendit le moment fatal.

L'heure du supplice était fixée au 2 octobre à midi. Quand il vit entrer son domestique fondant en larmes, il lui dit: (c Laissez-moi ! ne revenez que lorsque vous aurez plus de courage ; 5) puis s'étant rasé et habillé :

c< Messieurs , dit-il , quand vous voudrez ! y>

Deux sous-officiers lui donnèrent le bras, et il sortit d'un pas ferme, souriant à ceux qu'il rencontrait, et saluant les personnes de sa connaissance. Un immense concours de peu- ple silencieux admirait son héroïsme. Quand il aperçut le gibet il pâlit, ce Qu'avez-vous lui demanda-t-on? La mort ne m'effraie pas , mais je déteste ce genre de mort ; « et il fit Ini-même les lugubres préparatifs.

« Si vous desirez parler, lui dit l'officier chargé de l'exé- cution , vous le pouvez. » Il souleva un moment le mouchoir dont ses yeux étaient couverts.

« Je désire , s'ccria-t-il , que vous soyez témoin que je subis ma destinée comme un brave soldat? « Aussitôt la char- rette qui le soutenait se déroba sous ses pieds , et il expira.

Telle fut la fin d'un jeune homme aussi regretté de ses amis que de ses ennemis. Il a laissé en Amérique un souvenir si tendre et si profond que la trace n'en est pas effacée ; la mémoire d'un homme vertueux , Washington , fut exposée à un blâme immérité , que plusieurs historiens ont ré- pété : le Congrès , que le général en chef avait fait consul- ter en secret, s'était opposé à la libération du jeune homme. Les auteurs de la capture d'André , fcien que récompensés d'abord par le Congrès, ont ensuite été considérés, en Amé- rique, avec beaucoup moins d'intérêt qu'André lui-même, et trente-six ans après l'événement, lorsque Paulding, le principal auteur de la capture, demanda au Congrès une pension additionnelle , il rencontra une opposition très forte, surtout de la part du major Tallmadge , qui affirma que les

ET LE MAJOR ANDRÉ. 87

capteurs n'avaient jamais mérité une récompense publique. Les restes du major André , arrachés à la terre qui les re- couvrait, ont été transportés à IVestminster, au milieu de tout ce qui est grand et glorieux. Arnold, que sa femme alla retrouver, fit imprimer une défense de sa conduite, écrite avec force et avec adresse , et qui prouvait qu'à cette âme noire, profonde et perverse se joignait un esprit subtil ^^ énergique et adroit.

A peine dans les rangs de l'armée anglaise , il fut chargé de commander les expéditions dirigées contre la Virginie et New-London. Il essaya de correspondre avec Lafayette , et lui envoya un parlementaire ; mais en apercevant la signa- ture , Lafayette refusa d'avoir aucun rapport avec cet homme. Un jour qu'on amenait devant Arnold un prisonnier améri- cain : ce Comment me traiterait-on si vos troupes me faisaient prisonnier, lui demanda-t-il?

On vous couperait cette jambe qui a reçu une blessure au service du pays; on l'enterrerait avec honneur, et l'on suspendrait le reste de votre corps à un gibet. »

Le long ressentiment qu'il avait couvé contre sa patrie trouva enfin l'occasion de s'assouvir : il mit à feu et à sang Nevv^-London , situé à quelques milles de l'endroit de sa nais- sance, et monta dans le clocher de l'église pendant que la ville brûlait. En 1781, il repartit pour l'Angleterre, et survécut vingt ans à sa honte et à son crime. On n'entendit plus parler de lui qu'à propos d'escroqueries habiles, tra- mées ou consommées de manière à ce que le mépris seul piit l'atteindre, mais non la loi. Un membre de la Cham- bre des Communes , qui l'aperçut un jour dans la gale- rie, s'écria: ce Tant que cet homme sera présont, Je ne parlerai pas. » Repoussé par l'indignation et le dédain uni- versels, il alla s'établir comme armateur et constructeur de vaisseaux à New-Brunswick , dont la population se com- posait alors de réfugiés améiicains. On le soupçonna d'avoir incendié un magasin, assuré par lui au-dessus de sa va-

88 LE GÉNÉRAL ARNOLD ET LE MAJOR ANDRÉ.

leur réelle. Mis en jugement, on ne put trouver des preuves suffisantes. Le peuple, qui l'abhorrait, plaça un gibet devant sa maison , y suspendit une effigie surmontée d'un écriteau qui portait le nom de traître , et la brûla solennellement en face des fenêtres d'Arnold.

Ce misérable fit le commerce avec bonheur, mena une vie splendide; revint souvent en Angleterre, et se tira toujours d'embarras par son sang-froid et sa présence d'esprit. A la Pointe-à-Pitre ( Guadeloupe ) , il servit d'agent aux troupes anglaises, et leur fournit des vivres et des provisions sur lesquels il réalisa des gains considérables. Les Français re- prirent la Guadeloupe, s'emparèrent d'Arnold et le jetèrent avec plusieurs autres prisonniers sur un des pontons qui se trouvaient dans la baie. Un soldat lui apprit qu'il était recon- nu. Il renferme aussitôt son trésor dans un tonneau vide, y place une lettre dans laquelle il réclame la propriété de cet argent, jette le tonneau à la mer dès qu'il fait nuit, et le voit emporté par les vagues, jusqu'au rivage près duquel la flotte anglaise mouillait. Puis, au moyen d'une corde, il descend sur deux ou trois planches disposées en radeau , qui se trou- vaient près du ponton, il coupe le câble qui attachait ces planches et se laisse entraîner jusqu'à une petite barque sans rameurs, dont il s'empare, et qu'il conduit lui-même jusqu'à la flotte anglaise. Ce modèle du crime heureux et du vice florissant revint ensuite jouir d'une fortime considérable , ac- quise par toutes les espèces d'infamie , à Londres , il mourut à 61 ans, le 14 juin 1801.

(^American Biography.)

£\tUu\tx\vc.

LES FEMMES AUTEURS

EN ANGLETERRE.

Toutes les plaisanteries sur les femmes auteurs semblent heureusement épuisées : il est enfin permis à une dame d'a- voir du talent et du génie, sans cesser d'appartenir à son sexe. La femme auteur n'est plus un de ces phénomènes vi- vans qui ne se reproduisent qu'à de longs intervalles ; elle n'est plus reléguée dans un monde à part; elle peut être tendre épouse, bonne mère, sœur aifeciueuse, et même femme de ménage, comme au temps elle savait tout juste épeler ses lettres. Au lieu de se voir nécessai- rement condamnée à tous les ridicules du pédantisme éru- dit ou du pédantisme littéraire , ses faiblesses et ses ma- nies , si elle en a , sont celles de son caractère , et non plus les attributs distinctifs d'une espèce de troisième sexe. La femme auteur, en un mot, a sa place dans notre civilisation comme dans notre littérature , dans nos salons comme dans nos cabinets de lecture, elle est le produit naturel de la diffusion des lumières dans une société l'éducation des femmes s'est perfectionnée, et qui laisse à chacune d'elles la liberté de son intelligence ou de sa vocation. Voilà, selon nous, ce qui explique suflisanmienl pourquoi depuis quelques années nous voyons tant se multiplier les livres publiés par

90 LES FEMMES A.UTEURS

des femmes, en France comme en Angleterre. A madame de Staël, à madame Colin, à madame de Genlis, etc., ont suc- cédé des muses non moins fières ou non moins tendres; mais c'est surtout dans la patrie de lady JMonlagu ot de son homo- nyme , qui a rendu ce nom deux fois cher aux Bas-bicus (1), que chaque jour la famille des femmes auteurs devient plus nombreuse et plus riche en illustrations.

Faire connaître toutes les dames qui écrivent et publient des livres dans la Grande-Bretagne, ce serait entreprendre un dénombrement aussi long que le fameux catalogue des vaisseaux dans l'Iliade. Pour aujourd'hui, du moins, nous négligerons celles de ces dames qui se sont emparées des ré- gions élevées de la science, comme l'astronome M""* Somer- ville , et l'économiste M" I\Iartineau. Nous parlerons peu des poétesses , c'est-à-dire nous ne parlerons que de celles qui ont écrit en prose aussi bien qu'en vers , nous contentant de juger le talent des héritières de Walter Scott, classe la plus consi- dérable des femmes auteurs.

On a souvent dit que le roman était destiné principalement à amuser les loisirs des femmes : il était naturel que les fem- mes se livrassent de préférence à ce genre de composition. Malheureusement , elles n'ont pas toutes profité des leçons de leur dernier maître ; et il faut avouer que le roman est tombé bien bas depuis la mort de l'auteur de Waverley. Aussi , a-t-il

(1) Note du trad. Mi^tress Monlagii, qui a écrit un volume pour ilcleiidre SliaksiieareconlieVollaiic, présiilait en 1781 une colciie de dames, qu'on appela le C!ub des Bas-Bleus ; voici rorigine de ce uom de Bitte Stoching, donné de- puis, en Angleterre et même en France, aux femmes plus occupées de leur plume que de leur aiguille. Un des hôtes les plus assidus de la maison ae Mrs r»Ionlagu é.ail M, B. Stillingtlcct, dont ces dames aimaient beaucoup la couversatiou sérieuse. Comme il portail habituellement des bas bleus, M" Mon- lagu l'appelait familièrement M. BasI'Ieu, sans se douter qu'on lui appli- querait, à elle-même et à sa société, ce sobriquet diversement expliqué de- puis, mais dont voilà l'origine telle que l'a confirmé le docteur S. Johnson. Voyez sa Vie, par Boswell,

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peu-à-peu cessé d'occuper les lecteurs sérieux. Il nous reste encore des romans populaires, mais combien en est-il que l'on trouve ouverts, comme on trouvait ceux de Scott, sur la table des hommes d'état, des savans, ou môme des littéra- teurs? Il n'y a plus que les critiques qui, par devoir d'état, ne peuvent s'empêcher de lire certains de ces ouvrages. En revanche, il s'est créé, dans la classe moyenne, une nouvelle espèce de lecteurs auxquels il fallait sans doute cette nou- velle espèce de romans , qui ne témoigne pas en faveur du bon sens, naguère proverbial, de la nation anglaise. Nous voulons parler de ces personnes qui dévorent tout livre dont le titre, le frontispice ou l'annonce leur promettent une pein- ture de la vie aristocratique ou fashionable. Notre bour- geoisie se dédommage, dans ces lectures, de ne pas être admise à la cour , chez les lords de Grosvenor-Squarc ou dans les salons d'Almack. Mais Dieu sait comme les usages du beau monde sont travestis, parodiés ou platement décrits par des écrivains qui, la plupart, ont vu tout juste, de la haute société, ce qu'on peut en voir par le trou d'une serrure , ou en faisant parler les laquais dans les vestibules des hôtels de West End. C'est qu'il y a une recette commune pour la fa- brication de ces chefs-d'œuvre. Il est curieux de voir comment on remplit trois volumes d'un roman fashionable. Des pou- pées habillées, pour représenter des ducs et de belles la- dies; des descriptions d'appartemens, rendues imposantes par une nomenclature qui ressemble à un devis de tapissier; un insipide dialogue, empruuté au jargon desjokeys de Tat- tersall, des oisifs de l'Opéra, des joueurs de Crockford et des dandys d'Almack; des termes de cuisine, des phrases anglo- françaises, etc., voilà les élémens de la science que doivent posséder, avant tout, les dames qui prennent la plume pour nous faire assistera des scènes de clubs et de maisons de jeux, aux orgies de nos jeunes lords , et aux déjeuners de garçon qu'ils donnent dans leurs petits appartcmens de Bond-Strect. Pour l'honneur de ces aimables auteurs, il faut supposer

92 LES FEMMES AUTEURS

qu'elles ne connaissent ces épisodes de la vie élégants que par ouï-dire ou par devination. Quant aux loilelies de la mode , on sait le premier venu peut prendre ses renseigne- mens : nos feuilles du soir et du matin contiennent assez ré- gulièrement , sous le titre de mirror of fasMon , ou court news et fashionahie movements, la liste des personnes pré- sentées au roi et à la reine, avec leurs noms et leurs ti- tres, le détail de leur costume, etc., etc.; il n'y a qu'à la copier pour être exact. Combien les étrangers doivent être émerveillés de trouver dans nos mœurs ce fétichisme de la mode et de la vie aristocratique , qui a infecté dernièrement une partie de notre littérature. Il est impossible que cette curiosité maladive, qui fait seule la vogue de productions d'ailleurs si méprisables, ne soit pas remplacée bientôt par un meilleur goût : mieux vaudrait revenir aux fantômes et aux vieux châteaux d'Anne Ratcliffe; et soyons justes, déjà on peut remarquer que les vrais talens de notre littérature féminine se fraient une autre route, les suivra nécessaire- ment le docile troupeau des imitateurs. Ce ne sont pas des fictions sans mérite que celles de lady Blessington , de lady Charlotte Bury, de lady Scott, de M" C. Hall, de W Nor- ton, de Î\I" Ferriar, de M" Gorc, de miss Laetitia Landon et de quelques autres, qui ont compris enfin qu'en fait de modèles. M" Edgeworth devait l'emporter sur lady Mor- gan , et Walter Scott sur W Bulwer.

La mode est si favorable aux romans de femmes que le plus populaire des romanciers actuels n'a peut-être obtenu une partie de sa vogue qu'à la nature de son talent, qui nous autorise à le placer à la tête des femmes auteurs. En effet, ce qui manque d'énergie et de virilité à M. Bulwer n'est jamais plus apparent que lorsqu'il s'efforce de déguiser sa nature féminine par l'affectation d'une philosophie profonde et d'une expression vigoureuse, en même temps que sa vanité et sa susceptibilité excessives le trahissent par le dépit et les pe- tites colères que lui cause la plus légère critique.

EK ANGLETERRE. 93

Voyez Pelliam^ son chef-d'œuvre : que d'emphatiques pré- lenlions et d'ignorans solëcismes î Son héros se vante de savoir Paris par cœur, d'être un adepte du faubourg Saint- Germain et de la Chaussée-d'Antin : eh ! bien, sur deux phrases françaises qu'il prononce , il y en a au moins une qui est im- propre et dit le contraire de ce que M. Bulwer veut expri- mer. Henry Pelham se montre aux Tuileries sous le roi Charles X, cour d'étiquette s'il en fut, et il s'y conduit avec une fatuité impertinente qui dément la réputation d'esprit et de bonnes manières qu'il mérite dans les parties vraiment re- marquables du roman. C'est qu'on n'exagère jamais impimé- ment les qualités même les plus précieuses : c'est que de l'esprit à la sottise , comme du sublime au ridicule , on peut dire qu'il n'y a qu'un pas. M. Bulwer est par trop ambitieux de se croire à-la-fois l'égal de Waller Scott et de Voltaire. Habile manie'riste, il neutralise ses plus heureuses ressources en voulant les multiplier j mais de tous ses avortemens litté- raires , les plus tristes sans contredit sont ces deux derniers ouvrages , Pompeîa et Rienzi. Avec quelle assurance il res- suscite l'antiquité pour y placer ses dandys de Londres ! Figu- rez-vous l'élonnement d'un érudit qui, occupé à examiner l'in- scription d'un mausolée romain , en verrait tout-à-coup sortir M. Pelham, en frac, et lui tendant une main gantée pour lui dire d'une voix grasseyante: sir, excuse tny glove ! De même pour Rienzi : quel démenti donné à Gibbon ! quelle bizarre manie de nous faire du dernier tribun de Rome , du fils de l'aubergiste et de la lingère, un noble bâtard, un fils d'em- pereur d'Allemagne ! Cette licence, poétique ou romanesque, qui dénature un fait notoire, un fait essentiel, d'ailleurs, à l'exactitude historique du caractère de Rienzi, se retrouve dans toute la carrière du tribun de Buhver. Au lieu d'un per- sonnage joignant la vigueur et la rudesse du moyen âge à renthousiasmc de la littérature renaissante, au lieu d'un ré- volutionnaire classique cherchant ses images de la grandeur romaine cl ses inspirations d'éloquence romaine dans les

Qll LES FE3IMES AUTEURS

pages de Tite-Live et de Cicéron , mais incapable par Ini- même de faire face aux difficullés de sa posiiion , nous avons une espèce de fat de salon, un ambitieux littérateur et un politique de boudoir, abandonné ou trahi par l'aveuglement de la populace. Si, comme Byron, qui ne voulait pas, dans ses préfaces, qu'on eiît l'air de le confondre avec Childe Harold, M. Bulwer n'avait pas prolesté contre quiconque tenterait de l'identifier avec ses personnages, nous conclu- rions de son dernier manifeste sous forme de roman , qu'il veut priver de son patronage et de son patriotisme un peuple d'ingrats. Mais pour nous résumer sur les défauts de ce ro- mancier et justifier ce que nous avons dit de son talent en général, nous remarquerons que les héros favoris de M. Bul- wer, ceux qu'il rend les interprètes de sa philosophie sociale ou satirique comme Pelham , ceux qu'il dote de ses rares qualités , ceux à qui il prête ses nobles sentimens , comme Glaucus et son Rienzi , manquent d'énergie comme lui et ont une certaine affectation de grâce féminine.

Parmi les femmes célèbres du siècle , lady Morgan est , selon nous,- celle qui ressemble le plus à M. Bulwer par le caractère de son talent et le cachet de sa manière. Nous n'entreprendrons pas un parallèle entre ces deux puissances intellectuelles : nous remarquerons seulement que lady Morgan, comme M. Bulwer, est une onaniériste. Nous retrouvons la même tournure d'idées et la même imagination , ou , si nous osons parler ainsi , le même point de vue moral dans tous ses ouvrages : depuis la Jeune fille Irlandaise jus- qu'à La Princesse , sans en excepter sa France et son Italie : or, l'on peut en dire autant de ceux de M. Bulwer, depuis Pelham jusqu'à Rienzi, en y comprenant son Angleterre et les A 71 g lais, et son recueil de miscellanées, iniiiulé Le Stu- dieux. Mais il y a cette différence que le maniérisme de lady Morgan n'est qu'à elle, tandis que celui de M. Bulwer appartient moitié à lui et moitié à lady Morgan. Lorsque lady Morgan fait dialoguer ses personnages, il y a dans son jar-

EW ANGLETERRE. ^g-

gon une verve, une vivacité, une liberté , une familiarité qui ne laissent pas de produire leur effet. Elle nous montre une galerie àefantoccini en action, mais les masques sont si drô- les, les fils qui les font mouvoir sont tirés avec tant d'adresse, et les évolutions de ces marionnettes sont si amusantes que le petit théâtre rival de M. Buhver ne pourrait lutter plus d'une saison contre le sien. Les personnages de celui-ci sont bien quelquefois assez grotesques et assez cxtravagans, mais leurs mouvemens sont plus forcés et plus raides. Leur langage est tour-à-tour si ampoulé et si bas dans la même page , qu'il choque trop ouvertement les règles du goût et de la vérité Toute illusion est détruite. Ce n'est pas que lady Morgan se refuse l'hyperbole et le style ambitieux : comment ressemble- rait-elle sans cela à M. Bulwer? Mais son exagération et ses énigmes nous paraissent moins étranges, et quoique son style tombe parfois dans le trivial , sa pudeur ne lui aurait jamais permis de faire causer les dames de Pompeii aussi librement que l'a fait M. Bulwer sur les tableaux d'un cabinet d'amateur. Du moins, si lady Morgan a visité le fameux musée des cu- riosités réservées du roi de Naples , elle s'est bien gardée de leur consacrer un chapitre dans ce livre sur Y Italie , que lord Byron a cependant honoré de l'épilhète de fearless (intré- pide).

Lady Morgan a malheureusement inspiré à son élève la manie de garnir son dialogue de phrases anglo-françaises , et c'est une singulière vanité à M. Bulwer d'avoir voulu, comme son prototype , braver les critiques de deux nations à-la-fois par cette langue hybride qui ne saurait être com- prise nia Londres ni à Paris. Nous serions curieux d'entendre causer entre eux ces deux écrivains dans ce patois presque exclusivement à leur usage , et échanger leurs coq-à-l'àne pendant une heure; peut-être que leur sérieux n'y tiendrait pas , et qu'ils se révéleraient réciproquement le ridicule de leurs prétentions polyglottes.

Lady Morgan a été encore le modèle de M. Bulwer, lors-

96 LES FEMMES AUTEURS

que celui-ci se propose un but pliilosophique dans ses romans, et croit s'asseoir sur le piédestal de Voltaire. Vous vous sou- venez (\'0'Donell, composition que nous avons entendu louer par ceux-là même qui ne partagent pas toute notre estime pour le talent de l'auteur. Le but de cet ouvrage était de prêcher au gouvernement anglais la nécessité d'émanciper les catholiques d'Irlande : voilà pourquoi, à la satire des mœurs, lady Morgan avait voulu joindre l'examen philoso- phique de la législation ; on trouve une satire fine quoique amère, et une philosophie évidente pour l'intelligence la plus paresseuse. Pourquoi M. Bulwer n'a-t-il pas le même succès dansson ironie et sa philosophie? Pourquoi est-il obligé d'é- crire de longues préfaces pour rendre son lecteur complice de son esprit railleur et de sa philosophique propagande?

Nous voyons avec plaisir que l'éditeur de lady Morgan réim- prime ses romans qu'une popularité plus solide que la sienne avait un peu laissés dans l'ombre : ils sont d'une date trop an- cienne pour que nous les passions en revue ; mais nous avons à la féliciter d'avoir conservé toute la verve de son jeune âge; car il est impossible de ne pas reconnaître dans la PrÎHcesise sa vivacité spirituelle , sa finesse d'observation et son talent à faire ressortir les ridicules d'un caractère; nous lui reprocherons toutefois les aventures et les métamorphoses trop mullipliées de son héroïne, véritable caméléon; les naïvetés trop crues de son laquais irlandais , copie de l'Hum- phrey Clinker de Smollett; l'abus de ses notes de voyages, et enfin une gratitude un peu trop vaniteuse de l'accueil que lui ont fait la cour de Lacken et les braves Belges.

En vérité, quelque libéraux que nous soyons, nous ne saurions nous empêcher de trouver que lady Morgan pousse un peu loin quelquefois le libéralisme et l'admiration pour la révolution belge, ses dernières amours en fait de révo- lution, il faut le croire. Ce libéralisme lui a porté malheur, en la mettant maintes fois en contradiction avec elle-même. Car, et c'est encore ici un trait de ressemblance de M. Bul-

Eîî angieterhe; ^

wer avec lady Morgan , comment concilier ce culte des prîn=: cipes populaires avec des prétentions aristocratiques? Com- ment persuader qu'on prêche de bonne foi 1 égalité et les droits du peuple , quand on se montre si curieuse de ne con- naître que des princes et des grands seigneurs? Cela tient un peu sans doute aux. précédens de la vie de lady Morgan , qui , avant d'épouser un baronnet (de la création de George IV, par parenthèse), était simple gouvernante dans une riche fa- mille, où elle a pris ses airs de lady, tout en protestant contre l'injustice du sort à son égard, et contre l'humiliation de son talent réduit à une espèce de vasselage temporaire; Nous ne connaissons pas les antécédens de lady Bles- sington ; mais elle est entrée dans la carrière littéraire, comme quelquefois une débutante paraît sur la scène, avec une grande réputation de grâces et d'esprit. Sa beauté l'avait aussi rendue célèbre , et son portrait fait encore le prirtci- pal ornement de ces almanachs coquets elle se révéla pour la première fois au public des lecteurs par quelques, vers indiscrètement dérobés à son album. Les poètes en vogue, Byron et Moore entre autres, avaient brûlé leur grain d'encens sur l'autel de cette muse du beau monde. Elle avait une cour (que quelques médisans appelaient une co- terie) , et l'on était curieux de savoir si la grande épreuve de la publication serait aussi favorable que la préven- tion de l'amitié à son premier roman. Il est rare que ces réputations faites à l'avance se soutiennent, et nous avouerons que le début de lady Blessington nous avait fait trembler pour sa couronne. Le titre était déjà une enseigne de parti qui ne convenait guère à son sexe et à sa po- sition. Les Repealers (1) plurent donc médiocrement. Le dialogue et les incidens nous faisaient trop rapidement passer de la vie populaire en Irlande aux détails de la vie patri-

(1) Nom d'une fncliou irlandaise, ainsi nommée, parce qu'elle invoque sans cesse le rappel de TuDion des deux royaumes.

\I. ^l*^ SÉRÏE. 7

^ LES." FESTMES" ilITEURS

cienne de Londres ; le tableau était cependant fidèle sous ses deux aspects, et surtout la parlie irlandaise, car lady Blessington écrit le patois angio-iilandais avec une correction et une pureté qui imposent silence à la critique. Nous pré- férons, malgré ces avantages, à ses esquisses irlandaises, celles de M'^^ C. Hall , qui , dans des cadres moins étendus, jîous a donné une série de peintures de genre du plus grand -elïet. (1) !:}'■) ,(^ :r::

Lady Blessington a pris sa revanche dans son second roman, les Deux Amis, et ses partisans ont pu, cette fois, la compli- menter sans trop mentir. Au lieu de deux amis ou de deux amies seulement, nous avons dans ce livre deux paires d'amis de l'un et de l'autre sexe, pour nous servir de l'expression de Wordsworlh.Ces deux jeunes dames, l'une Anglaise de nais- sance et d'origine, l'autre transplantée de France, mais natura* liséeenAngleteiTe, ne se distinguent par aucun contraste frap- pant, et leurs deux caractères sont tracés avec une certaine délicatesse qui n'est pas sans charme. Ce sont les deux 7nes- sieurs qui peuvent réclamer le litre du roman ; car non-sculcr ment ils sont habilement peints, et heureusement opposés l'un à l'autre 5 mais encore chaque portrait a son mérite particulier, sans avoir besoin de son pendant pour que ses qualités soient en relief. Le premier est un homme politique, un patriote inspiré ■d'une mâle ambition et d'une généreuse philosophie, qui subit en martyr l'atmosphère accablante de la boutique oratoire de Sainl-Étienne, il vote, à six heures du malin, avec une minorité sans espoir , le bonheur de la race humaine ; le second est le rejeton d'une souche aristocratique, qui, avec une égale ardeur, dissipe ses jours et ses nuits ainsi que la fortune paternelle dans mi tourbillon continuel de plaisirs et de folies. Au premier aspect, ces deux hommes pourraient vous paraître divisés par une sorte de répulsion électrique. Lady Blessington les a réunis par une tendre

(1) Nous reproduisons dans ce numéro une esquisse de mœurs du Pop Galles, écrit par ccU<i daiue.

EN ANGLETERRE. '99

amitié. Elle tempère la sévérité du patriote par une sensibi- lité indulgente , et la frivolité du jeune noble par un senti- ment de généreuse bienveillance; leur amitié ne fait que devenir plus probable et plus agréable par l'opposition de leurs caractères.

On devine que les deux amis sont les amans des deux amies. Dans une foule de scènes variées avec art et intéres- santes, nous les voyons exposés aux peines ordinaires de la séparation et du désespoir amoureux ; l'un parce qu'il enlève la femme d'une de ses connaissances intimes; l'autre parce qu'il a blessé (non pas morlcllement) le frère de sa maîtresse, en faisant le libéral amateur, à Paris , dans la glorieuse ré- volution des trois jours. Ayant rejoint leurs belles en Italie; grâce à une surprise pcut-êlre un peu mélodramatique, ils se réconcilient avec elles d'autant plus aisément que l'homme ûe plaisir s'est dégagé des liens de la dame enlevée, et que le frère blessé est vivant , guéri de sa blessure , et présent sur les lieux. Aussi les aventures de ces deux couples finisseat- elles par la bénédiction nuptiale qui comble tous leurs vœux.

Il y a dans ce roman plusieurs personnages secondaires , dont les caractères sont tracés avec art, sans exagération, et bien groupés; l'émigré français est excellent. Lady Blessing- ton a parfaitement mis en scène ses comiques prt^ugés de noblesse et de nationalité, ainsi que sa vanité qui lui survit dans son testament. Peut-être pourrait-on objecter qu'il est un peu raidc et guindé pour un Français. Nous pensons aussi que l'auteur, en voulant peindre les mœurs parisiennes , a commis un anachronisme et une injustice qui doivent être relevés. Elle excite une émeute, en 1830, chez un noble du faubourg Saint-Germain, et prête aux mutins le costume cl le langage des sans-culottes de 1793. Nous pensons aussi qu'elle se trompe lorsqu'elle représente une dame française reprochant comme du mauvais goût tout signe d'émotion , feignant de ne pas reconnaître une personne dont la toilette n'est pas ù la mode^ ci s'écriant ; «Je (remblais que quel-

7.

100 LES ÏEVMES ArTETIKS

qu'un de ma connaissance ne me vît avec celte femme ! » Les dames françaises se font remarquer, au contraire , par leur franchise, leur naturel, et une dignité qui ne craint pas d'être si facilement compromise. C'est en Angleterre que lady Bles- sington aurait pu trouver l'original d'un pareil portrait ; elle a peint sans doute la vie parisienne d'après de vieilles tradi- tions, et n'a pas eu le temps de l'observer elle-même dans son passage rapide à travers la France. Nous en sommes d'autant plus convaincus , que c'est avec un tact plus sûr et une exactitude frappante qu'elle décrit l'Italie , elle a fait un plus long séjour. Par exemple , à propos d'un de ses per- sonnages qui est sur le point de réparer sa fortune par un mariage : ce Ce mariage ne fut pas , dit-elle , un sujet de con- versation maligne ; on ne fit aucune gageure ni pour , ni contre ; la fiancée ne reçut pas une seule lettre anonyme des ennemis du futur pour l'avertir. Cela peut paraître impro- bable, et c'est cependant très vrai; car les Italiens ont tnoins de malice, et plus d'indolence que les Anglais. ))

Elle dit ailleurs :

« Certaines fautes qui, en Angleterre, font exclure irrévo- cablement la coupable de sa caste, sont jugées différemment en Italie. on ne peut comprendre que de pareilles fautes dégradent une femme dans notre pays , qui , étant considéré comme le pays de la liberté politique, semble devoir être éga- lement celui de la liberté des mœurs. De vient que , lorsque les Italiens voient quelque Anglaise généralement méconnue de ses compatriotes, ils regardent cette Paria avec horreur, ne pouvant s'imaginer qu'elle soit si sévèrement punie pour cire simplement coupable d'une peccadille ; ils s'écartent d'elle, à leur tour, avec terreur, persuadés que c'est quelque crime ignominieux qui lui a mérité cet ostracisme, y)

Il y a bien d'autres anomalies dans le système social de la Grande-Bretagne , tous les jours, nous pourrions appliquer le proverbe populaire qui dit que tel homme peut voler un cheval , tandis que tel autre ne doit pas regarder par-dessus

EN ANGLETERRE. 101

la haie du pré il est au vert. Nous remarquons dans la morale de lady Blessinglon une cliarilé qui nous semble ex- cessive : ce Croyons, dit-elle, que dans une moitié des liaisons qui paraissent criminelles, Yapparence seule existe. î> C'est fort aimable, sans doute , mais la moitié est un terme moyen par trop libéral ; en môme temps , lady Blessington recom- mande au sexe les principes de la morale et de la religion comme la cuirasse la plus sûre contre le 7'use' archer. Hélas! cette armure même de la noble lady n'est pas toujours à l'épreu- ve des flèches du dieu ; elle le sait bien , et de vient , sans doute , tant d'indulgence pour les pauvres cœurs que le trait perfide a blessés. Voici des réflexions qui font honneur éga- lement à ses sentimens de chrétienne : il s'agit de lady Wal- mer , la femme enlevée du roman , qui meurt en Italie repen- tante et princesse.

ce Elle fit un testament pour léguer toute sa fortune à la <c marquise d'Heatherfîeld, faible réparation du chagrin qu'elle ce lui avait causé; elle mourut en vrai pénitente, donnant, dans ce sa dernière heure , un exemple de piété qui , nous devons ce l'espérer, fut accepté là-haut comme l'expiation des erreurs ce de sa vie. C'était l'absence de religion et de morale qui c< l'avait plongée dans la honte et le déshonneur. Elle ce avait vécu pour la société seule, oubliant qu'elle rejette de ce son sein les infortunes et les coupables , comme une consti- ce tution vigoureuse repousse les maladies contagieuses. Le ce passé et le présent se dévoilèrent enfin à ses yeux, dé- ce pouillés de toutes leurs illusions , et elle se détourna de ce ce monde qui avait, jusqu'alors, été son idole, pour mettre ce toute son espérance dans celui qui peut pardonner les pé- cc elles que ses faibles créatures condamnent sans pitié. »

Certes, il n'y a rien de mieux dans ces romans évangéliques d'Anna IMore, qui faisaient, dit-on, pleurer feu M. Wilber- force. Serions-nous à la veille d'une réaction religieuse en littérature? Lady Blessington ambitionnerait- elle la gloire d'introduire dans le gii^ud monde les œuvres dévoies do

102 LES FEMMES AUTEURS

M'"^ Barbauld , de M*'* Trimmer et des autres pieuses roman- eiùres dont un de ses admirateurs, lord Byron, s'est si cruelle- ment moqué ? C'est déjà beaucoup, pour nous autres profanes , de trouver dans les romans fashionables quelques pages d'édification. A ce litre, nous devons aussi des remer- cîmens à une autre dame qui , dans son dernier ouvrage , a choisi pour un de ses héros un révérend ecclésiastique fai^ sant l'amour en style de sermon.

Malheureusement la Dévouée de lady Charlotte Bury n'ob- Jient pas le succès de ses précédons ouvrages (/e Déshérité, Coquetterie , etc.|). La Dévouée ai à-la-fois un roman plus ambitieux et plus faible , avec un plus grand nombre de dé- fauts. L'héroïne est dévouée d'abord à son frère; copie de lord Byron , et que lady Charlotte Bury a même rendu poète et boiteux , pour que la ressemblance fût plus frappante ; elle est dévouée ensuite à un ecclésiastique qui est en même temps un saint et un lady-cide. Il est vrai que ce révérend ennemi de son repos , ne connaît pas sa passion pour lui ; le frère de l'héroïne et lui sont tous deux amoureux d'une beauté coquette et ambitieuse , qui sacrifie son admiration pour le poète , son amour pour le saint et son propre bonheur , à un mariage de vanité que lui propose son père , un des plus ennuyeux per- sonnages qu'on puisse trouver dans le monde des romans. C'est un de ces vieux lords toujours à cheval sur l'étiquette, fiers de leurs parchemins, pompeuses caricatures dont on a trop abusé dans les fictions et sur le théâtre. Lady Charlotte a créé aussi un coquin sorti des basses classes , qui attribue sa méchanceté et ses malheurs à une éducation au-dessus de son état... Voyez un peu les cruelles conséquences de la dif- fusion des lumières. Dans le même roman , un Juif se laisse presque mourir de faim au milieu de ses sacs pleins d'or, qu'il finit par léguer au poète boiteux , en reconnaissance de son vote sur le bill proposé en faveur des Israélites. Il eût été plus poétique de faire voter le poète en faveur du chemin de fer de Londres à Brighiou. Mai$ ce qui nous choque le plus

EN ANaiETERaE. i }0|

dans cette composition, c'est le caractère l'amant ecclé- siastique , véi itable hermaphrodite , moitié saint , moitié dandy , qui soupire en style évangélique et cherche à lutter contre ses tendres sentimcns avec une pieuse faiblesse d'in-» tentions et une dévote insipidité de phrases. -^^ Un des traits caractéristiques de nos femmes auteurs c'est qu'elles ne sont pas fâchées d'introduire leur opinion sur lapolitiquedujour.Cetteprétentionne date que des œuvres de lady Morgan , car elle n'existait pas chez M" Behn , ni chez M'^* Heywood , sous le règne de Charles II , ni chez miss Fiel- ding, ni chez M*"^ Sheridan, ni chez M" Ralcliffe, ni plus près de nous chez M" Porter, qui avait cependant essayé, avant sir Walter Scott , d'élever le roman jusqu'à la dignité de l'histoire . Mais aujourd'hui il n'est pas de sujet si frivole que ces dames ne trouvent le moyen d'y parler de la Réforme parlementaire. Lady Charlotte Bury n'est pas satisfaite de ce qui se passe en Angleterre et sur le continent. La Réforme n'est, selon elle, que V écume d'un soi-disant patriotisme , et en décrivant un de ses personnages, elle l'appelle a un mo- narque qui règne sur la mode, non comme régnent les monar- ques aujourd'hui , sans pouvoir réel , mais virtueUement, des- potiquemcnt et effectivement, etc. Voyez donc la méchanceté de CCS libéraux et de ces constitutionnels d'Europe , qui vou- âraient limiter le pouvoir dont les rois, ces bonnes âmes, h'ont jamais abusé. Lady Charlotte se plaint dA même esprit révolutionnaire en littérature : et Ne savcz-vous pas, dit son Byron-Dclamere ou Delamere-Byron , que toutes les grandes choses de ce monde sont renversées? Si je publiais un poème comme IMillon, serait-il lu? un roman comme Buhvcr, serait-il compris? » Milion et Bulwcr ! Pclham et le Paradis Perdu, voilà qui n'a nul besoin de commentaire : les femmes sont d'accord entre elles.

Il serait facile de signaler de beaux passages dans ce roman ; mais les défauts sont des taches isolées , tandis que les beautés se tiennent et ne pourraient ôtrc citées qu'en

lui LES FEMMES AUTEtBiS

longs extraits. Nous en dirons autant du principal roman de M'* Norton , la Récompense d'une Femme , qui offre un remarquable rapport de sujet avec la Dévouée de lady Charlotte Bury; coïncidence tout -à-fait fortuite, car non- seulement les caractères et les détails ne sont plus les mê- mes, mais encore ils portent l'empreinte de deux intel- ligences essentiellement différentes. ^P Norton est sortie d'une famille le talent est héréditaire , et avant de rivaliser avec les romanciers de la mode , elle avait débuté par un poème qui la classait parmi nos meilleurs poètes (1). Mal- heureusement à cette gloire elle a bientôt préféré le revenu plus sûr du métier d'auteur. En éparpillant son talent dans les revues et les magazines , en se mettant aux ordres des libraires et en leur vendant des livres en prose , conçus à la hâte , écrits de même , et qui ne sont pas dignes de ce qu'on attendait de ses premiers essais, celle qui aurait pu être la rivale de M" Hemans est descendue à la popularité plus facile des romanciers fashionables. Du reste, elle connaît le monde qu'elle peint dans ses esquisses , et dernièrement un procès , qui pourrait être au moins un épisode de roman , est venu lui donner une nouvelle célébrité.

Nous avons vu avec peine une autre muse abandonner la poésie pour la prose : miss Laslitia Landon ne nous semble pas aussi heureuse dans ses contes que dans ses poèmes che- valeresques et ses petites pièces, une expression toujours choisie relève la pensée la plus simple. C'est de la poésie de femme , plus délicate que forte , mais de la vraie poésie ; et miss Landon doit nous savoir gré de l'exclure de cette galerie, nous nous occupons plus spécialement des dames qui écri- vent leurs fictions en prose.

Parmi celles qui ont le plus produit , depuis quelques an- nées , gardons-nous d'oublier M" Gore , qui d'ailleurs a quel- que chose de plus en sa faveur que le nombre considérable de

(1) Voyez daus la Revue Britannique |es divers ailicles <juq nous avons pu- bliés sur M'^Norlou,

EN ARGLETERRE. 105

ses volumes. M*"* Gore est aussi une mamVm^^, tantôt avec la prétention de Buhver, tantôt avec la vivacité de lady Morgan ; mais dans ses nombreux ouvrages , on voit l'effort d'un talent qui court après la variété plutôt qu'une invention spontanée et rapide. Elle veut , à tout prix , amener une saillie ou une remarque satirique ; et sa volubilité infatigable devient monotone. Il ne faut pas que l'imagination d'un auteur semble être régléeparun ressort comme le mouvement d'un automate. Le génie a ses alternatives d'enthousiasme et de langueur. M" Gore affecte de tout connaître, depuis les notes di- plomatiques de Talleyrand et de Metternich jusqu'au registre des paris que Jean Baltimore tient à Doncaster ; depuis ce qu'elle appelle les belles explosions d' éloquence de madame de Staël jusqu'aux phrases de Georges Robins , le commissaire- priseur. Elle s'est encore laissée aller à la contagion du jargon anglo-français de Pelham et des termes de gastronomie : voici , par exemple , un échantillon de la vivacité factice et des faux brillans de son dialogue fashionable. La scène est une fête champêtre :

a Gunter ne s'est pas distingué aujourd'hui; le coup de maître manque; l'immortel Robert ne s'est pas trouvé en veiDe.

Gunter! croyez-vous que le comte ait été assez hanal pour employer quelqu'un que tout le monde peut avoir en payant? On a envoyé chercher quatre confiseurs de la rue des Lombards , et un décorateur de la rue Vivienne ! Lord Sta- pylford a prêté son glacier {un glacier eni^ lien entendu^ arrivé de Milan l'automne dernier), et tous les apprêts^ dia- blotins et dragées furent expédiés par le portefeuille de l'am- bassadeur.

On dit que les dépêches étaient bien sucrées , et que deux autographes datés du bureau des a ffci ires étrangères for- maient une véritable brouillade, pour avoir été trempés dans le sirop de cédrat. On distingue une acidité diplomatique dans ces pralines ! Lady Rachel , ne trouvez-vous pas à ces hosties uae espèce de goùi tuUeyraudique? »

lôô LES FEMMES AUTEURS EN ANGLETERRE.

M" Gore ne se comprend pas toujours elle-même assuré- ment. On disait deCongrève que tous les personnages de ses pièces, jusqu'à ses valets, étaient de beaux esprits comme lui. On peut en dire autant de M" Gore, avec cette différence que son esprit n'est pas précisément celui de Congrève. Nous lui con-i seillerons d'adopter un style moins ambitieux et moins affecté, d'abuser un peu.moins de ce qu'elle nous donne pour l'argot du monde fashionable, et enfin de se montrer plus indulgente dans ses tableaux de mœurs. M" Gore relève avec plus de malice que de gaîté les faiblesses de son propre sexe , au point que dans son roman Les mères et les filles^ elle transforme la société moderne en une arène les femmes ne font que rêver mariage, et se poursuivent de leur haine jalouse après comme avant d'être établies. Avouons ici encore que les défauts de ]Vr* Gore sont d'autant plus choquans qu'ils semblent volon- taires, comme si l'auteur prenait plaisir à gâter des pages remplies de talent.

L'espace nous manque pour juger aujourd'hui M" Shel- ley, cette fille de Godwin, qui, dans Franlteistein , s'est heu-' reusement inspirée du Saint- Lcon de Godwin, son père, et peut-êlre aussi des inventions sataniques du poète dont elle porte le nom. Le fnet'veilleux de Frankeistein appartient en- core plus à la poésie qu'au roman proprement dit.

Pour conclure , quoique nous mainteiiiions nos critiques contre le mauvais emploi que la plupart de nos dames auteurs ont fait do leur talent, nous sommes loin de nier ce talent. Nous croyons même qu'à aucune époque de notre histoire , l'imagination des femmes n'avait autant conlribué à l'éclat et à la popularité de la littérature nationale. Nourseulement les drames de Joaniia Eaillie et les compositions lyriques de mis- Iriss Hemans , mais encore les fîclions en prose de quelques- unes des célébrités qui figurent dans cet article, prouvent suffisamment celle assertion.

fBï'itîsh and foreign Fieviewj

llavrtgCîp* - 6trtti$ttquc*

LA NORWEGE.

SES INSTITUTIONS, SES HABITANS ET LEURS MOEURS.

•tnaî'V'igr

La Norwège est un des pays les moins connus de l'Europe. Siluccàrextrémilé nord-ouest de noire continent; habitée par un peuple simple , modeste et pauvre ; possédant peu de pro- ductions à offrir en échange pour les objets de luxe du reste de la terre ; placée sous un ciel rigoureux, quoique plus tem- péré que sa latitude ne semblerait le comporter; prenant peu ou point de part au mouvement politique des étals méridio- naux, celle contrée offre en général peu d'attrait aux voya- geurs. Ils aiment mieux aller demander des inspirations poétiques à l'Italie et à la Grèce, dos pensées sublimes et pieuses aux rives du Jourdain ou de brillantes distractions à Paris et à la France. Mais, par cette raison même, les détails que nous allons donner sur la constitution politique de la Norwège, sur ses lois, sur les ressources de son commerce, sur les mœurs et les usages de ses habitans , ne pourront manquer d'offrir un grand intérêt.

Seul , peut-être , de tous les peuples de la terre , la Nor- wège possède des institutions libres , qui ne sont point sorties

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du sein des ruines et des révolutions, qui n'ont point été cimentées par le sang; mais qui, mûries dans le cabinet d'un législateur philosophe , se sont trouvées applicables dans la pratique , sans qu'il ait été nécessaire d'y faire aucun change- ment. Si l'on remonte vers la cause de cette singularité appa- rente , on voit qu'il faut l'attribuer à ce que les élémens essen- tiels de la liberté politique existaient déjà dans le pays. Les pro- priétés s'y trouvaient plus subdivisées que partout ailleurs, et l'administration douce et éclairée du Danemark, quoique avec des formes arbitraires, avait laissé peu de griefs à redresser. En effet toutes ces lois, toutes ces institutions étaient, dans l'origine émanées du peuple ; et, comme il n'existait point en Norwège de privilèges héréditaires qui pussent en fausser le principe , elles avaient été transmises intactes d'un siècle à l'autre. La nouvelle constitution n'est donc qu'un édifice élevé sur des fondemens posés depuis long-temps, et dont les premières assises existaient huit siècles avant la génération actuelle. ]\ous allons présenter en peu de mots les principales bases de cette constitution.

Le royaume de Norwège est un état libre, indépendant, indivisible et inaliénable, uni à la Suède sous un même roi, La forme de son gouvernement est celle d'une monarchie tempérée et héréditaire. La religion luthérienne évangélique est la religion dominante : tous les habitans sont obligés d'éle- ver leurs enfans dans ces principes , et l'entrée du royaume est interdite aux Juifs. Si l'on peut, à bon droit, s'étonner de trouver une législation aussi intolérante chez un peuple libre et dans le siècle nous vivons , il faut aussi faire connaître les motifs que les Norwégiens allèguent pour la maintenir. « Tous les Norwégiens étant aujourd'hui luthériens , l'intolé- cc rance de la loi, disent-ils, est presque sans inconvénient ; sa « tolérance ne pourrait profiter qu'à quelques étrangers , qui ce ne pénétreraient dans le pays que pour le troubler par le «prosélytisme, ou à quelques juifs qui viendraient spéculer ce sur sa pauvreté, et apporter re.\emple de la mauvaise foi

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« à cette population probe et honnête. » Les lois d'un pays, ajoutent-ils encore, doivent être faites avant tout dans l'intérêt des nationaux ; et si , d'un côté , il est juste de reconnaître les mêmes droits aux enfans d'une même nation , quelle que soit leur religion , il y a toujours un grand avantage pour un pays à n'avoir qu'une seule croyance; c'est une cause de plus d'union et de concorde. Il est donc utile d'empêcher autant que possible, sans persécution, l'introduction d'une religion nouvelle.

La succession au trône est linéale et agnaiique : les femmes en sont exclues. La majorité du roi est fixée à dix- huit ans. Les princes de la famille royale ne peuvent être revêtus d'aucun emploi direct; cependant le prince royal ou son fils aîné peuvent être nommés vice-roi. Le roi doit passer tous les ans quelques mois en Norwège, à moins que des empêchemens graves ne s'y opposent. Il choisit lui-même un conseil de citoyens norwégiens, ûgés au moins de trente ans: ce conseil doit être composé, pour le moins, d'un ministre d'état et de sept autres membres , entre lesquels le roi répartit les affaires de la manière dont il le juge convenable. Le roi a également la faculté de créer un vice-roi ou un gouver- neur. Il n'y a que le prince royal ou son fils aîné qui puisse être vice-roi ; mais un Norwégien ou un Suédois peuvent être nommés indifféremment à la place de gouverneur. Le vice-roi doit résider dans le royaume, qu'il ne peut quitter pendant plus de trois mois, chaque année. Le roi, en son conseil d'éiat, a le droit de faire grâce aux criminels, après que le tribunal suprême a prononcé et donné son opinion , excepté toutefois dans les causes que le odehthîng aurait fait porter au rigsret, auquel cas il ne peut y avoir d'autre grâce que celle qui exempterait d'une peine capitale.

Le peuple exerce le pouvoir législatif par le storthhig qui est composé de deux chambres, ou plutôt de deux sections : le lafjlhîng et Voilcfsihtug. Les mcndjrcs du storlhing ne sont pas élus directement ; ils sont le produit d'une élection à deux

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degrés. Les électeurs du premier degré , que la conslltutlon désigne simplement par le mot stemmehrethigede (ceux qui ont droit de voter) se composent de toute personne née en Nor- wège, âgée de vingt-cinq ans, et qui depuis cinq ans est propriétaire